Les pieds-noirs étaient-ils tous de riches colons ?
Le riche propriétaire terrien a fini par incarner, dans une partie de la mémoire française, l’ensemble des pieds-noirs. Son domaine, sa fortune et son influence suffiraient à expliquer la condition d’un million de Français d’Algérie. Les travaux de Jean-Jacques Jordi et de Jean Sévillia décrivent pourtant une société très différente : principalement urbaine, composée surtout de salariés, d’artisans, de petits commerçants et de fonctionnaires.
Une population de citadins
Jean-Jacques Jordi indique qu’en 1960, 85% des Européens d’Algérie vivaient en ville. Parmi quelque 360 000 actifs, il recense environ 18 000 chefs d’exploitation et 10 000 salariés agricoles. Ces deux catégories réunies représentent moins de 8% des actifs. Les propriétaires de grands domaines n’en constituent qu’une fraction.
Sévillia donne, pour le début des années 1950, une proportion de 80% de citadins. À cette date, l’agriculture emploie 9% de la population active française d’Algérie, contre 26% en métropole. Les chiffres portent sur des années différentes, mais décrivent la même évolution : le recul relatif du monde rural européen et la prépondérance des métiers urbains.
Bernard Lugan fait remonter une étape de ce mouvement à la Première Guerre mondiale. La mobilisation des hommes fragilise les implantations européennes isolées dans le bled ; des familles gagnent les villes et s’y établissent définitivement. Sévillia relève la poursuite du repli à partir de 1931, puis son accélération avec l’insécurité après les événements de 1945.
Le peuplement européen de l’Algérie ne se confond donc plus, depuis longtemps, avec la colonisation agricole. Réduire les pieds-noirs aux propriétaires fonciers revient à ignorer la profession de plus de neuf actifs sur dix.
Ce que révèlent les niveaux de vie
Une enquête de Roland Maspétiol, réalisée en 1955 à la demande du gouvernement d’Edgar Faure et rapportée par Sévillia, répartit les Européens d’Algérie entre trois niveaux : 1,5% dans la catégorie la plus riche, 54,5% dans les classes moyennes et 44% à un niveau de vie comparable à celui d’un manœuvre en métropole.
La classification est celle d’une enquête datée, dont il faut conserver les termes. Elle suffit néanmoins à écarter l’idée d’une aisance générale. Près de la moitié de la population européenne dispose d’un niveau de vie modeste selon le point de comparaison métropolitain retenu.
Quelques grandes fortunes dominent les affaires économiques et disposent de solides relais politiques. Sévillia cite Henri Borgeaud, grand exploitant de la Mitidja et sénateur (Gauche Démocratique), ainsi que Laurent Schiaffino (Gauche Démocratique), armateur et président de la chambre de commerce d’Alger. Leur milieu exerce aussi une influence importante sur la presse. Cette visibilité explique en partie la confusion : les hommes les plus puissants deviennent les figures les plus connues d’une société dont ils ne représentent guère la condition ordinaire.
L’enfance d’Albert Camus, à Alger, appartient à l’autre versant de cette histoire. Sévillia rappelle la pauvreté familiale, la mère illettrée et le parcours scolaire du jeune boursier. Le milieu modeste dans lequel Camus a grandi était, lui aussi, celui de nombreux Français d’Algérie.
Des exploitants aux situations très inégales
Même dans l’agriculture, le mot « colon » ne signifie pas « riche propriétaire ». Sévillia dénombre, au début des années 1950, quelque 19 000 propriétaires ou fermiers européens. Il rapporte les estimations de Germaine Tillion, qui distingue environ 300 colons riches et une dizaine de très riches. Par ailleurs, 7 000 colons possèdent moins de dix hectares, certains moins de trois.
Ces données concernent le monde agricole, et non tous les Européens. Elles révèlent surtout des écarts considérables entre exploitations. Le fermier cultive une terre qu’il loue ; le petit propriétaire travaille un domaine de quelques hectares ; le salarié agricole ne possède ni l’un ni l’autre. Les réunir sous une même désignation sociale fausse l’analyse avant même que commence le débat.
Le préjugé opère ainsi par extensions successives : la grande propriété représenterait toute l’agriculture, puis l’agriculture toute la population française d’Algérie.
Des inégalités réelles, mais aucune richesse collective
La population européenne jouissait, dans son ensemble, d’une situation plus favorable que la population musulmane. Sévillia souligne la profonde misère d’une partie de la population musulmane. Il décrit aussi l’influence économique et politique de certaines grandes familles européennes, dont la fortune et les positions ne reflétaient nullement la condition de la majorité des Français d’Algérie.
Elles ne font toutefois pas de chaque Européen un homme fortuné. Le statut juridique, l’accès à l’emploi, le revenu et le patrimoine ne se recouvrent pas. Un salarié pouvait bénéficier d’avantages institutionnels tout en vivant modestement. L’étude des rapports entre les populations ne dispense pas d’examiner les différences sociales à l’intérieur de chacune.
Qualifier indistinctement les pieds-noirs de riches colons substitue donc un jugement collectif à l’enquête historique.
En 1962, la fortune supposée masque le déracinement
Ce jugement a également pesé sur la perception de l’exode. Dans son étude de 2002, Jordi souligne le rôle du départ massif, de la dispersion et du rejet rencontré en métropole dans la formation d’une conscience pied-noire commune. La diversité des situations antérieures se trouve recouverte par l’expérience du déracinement.
Lugan insiste sur les enlèvements et la terreur qui précipitent les départs, malgré les garanties des accords d’Évian. Il rappelle aussi la confiscation, en 1963, des terres appartenant à des Français, après la politique des biens vacants. Un patrimoine détenu en Algérie n’équivalait donc pas à une somme disponible pour se réinstaller en France.
L’étude publiée par Pierre Baillet en 1975 permet de mesurer la persistance des conditions modestes après le rapatriement. Elle décrit, parmi les rapatriés établis dans le Midi, une forte présence de personnes peu qualifiées ; ceux installés dans le Nord comptent davantage de cadres de l’administration et de l’industrie. L’auteur rappelle aussi que le IVe Plan n’avait pas envisagé leur arrivée, les pouvoirs publics les croyant destinés à rester en Algérie.
Les sources convergent : la grande bourgeoisie foncière et commerçante existait, mais la majorité des Français d’Algérie appartenait aux classes moyennes et populaires. Leur départ ne fut pas celui d’une caste emportant ses fortunes. Il fut celui d’une population contrainte de reconstruire son existence, avec des ressources très inégales.
Sources :
Pierre Baillet, « Une population urbanisée : les rapatriés d’Algérie », Bulletin de l’Association de géographes français, 1975.
Jean-Jacques Jordi, « Les pieds-noirs : constructions identitaires et réinvention des origines », Hommes & Migrations, mars-avril 2002.
Jean-Jacques Jordi, Les Pieds-Noirs, Le Cavalier Bleu, 2009.
Bernard Lugan, Histoire des Algéries, Ellipses, 2025.
Jean Sévillia, Les vérités cachées de la guerre d’Algérie, Fayard, 2018.
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