Toussaint rouge : les premières victimes d’une guerre de terreur
Le 1er novembre 1954, des attentats frappent plusieurs régions d’Algérie. Parmi les premières victimes, des soldats à leur poste, un caïd musulman fidèle à la France et un jeune instituteur venu enseigner aux enfants de l’Aurès. Derrière la fureur révolutionnaire, il y a ces morts, et une méthode qui va très vite s’étendre : imposer la soumission par la terreur.
Guy Monnerot a vingt-trois ans. Janine, son épouse, vingt et un. Ils viennent de Limoges, sont mariés depuis quelques semaines et ont choisi de partir enseigner en Algérie. Leur installation remonte à trois semaines à peine. Ce matin de Toussaint, ils prennent l’autocar qui relie Biskra à Arris, où un collègue les attend pour déjeuner.
Dans le véhicule voyagent aussi des paysans et le caïd Hadj Sadock, lieutenant de réserve de l’armée française. À l’approche d’un virage, dans les gorges de Tighanimine, le chauffeur doit freiner. Des pierres barrent la route. Des hommes armés surgissent.
Les blessés au bord de la route
Un homme monte dans le car. Le caïd et les deux instituteurs sont forcé à descendre. Mis en joue Hadj Sadock refuse de discuter avec les bandits et tente de saisir son pistolet. Une rafale le frappe au ventre. Guy Monnerot est atteint à la poitrine, Janine Monnerot à la hanche.
Le caïd, inconscient, est chargé dans l’autocar sur l’ordre du chef du commando. Les instituteurs sont laissés sur place. Le véhicule repart, laissant derrière lui les deux jeunes gens ensanglantés.
À Arris, une fois informé, l’ethnologue Jean Servier organise les secours. Il part avec un camion et des hommes armés pour retrouver les blessés. Guy Monnerot mourra sans s’être réveillé ; Janine Monnerot survivra. Hadj Sadock succombera également à l’hôpital.
Les soldats aussi
À Batna, deux sentinelles sont abattues dans la nuit. À Khenchela, un officier et l’un de ses hommes sont tués. Les attaques contre les casernes de Boufarik et de Blida sont toutefois repoussées. À Alger, des bombes explosent à la Radio, au Gaz d’Algérie et aux pétroles Mory. En Grande Kabylie, un garde champêtre musulman est assassiné ; en Oranie, un fermier européen est massacré.
Environ soixante-dix attentats auront été commis en une trentaine de points du territoire, causant neuf morts et quatre blessés.
Les musulmans fidèles à la France pris pour cible
La mort de Hadj Sadock met en évidence un des enjeux du conflit : le FLN combat tout autant les musulmans, dont la fidélité à la France contrarie sa prétention à parler au nom de tous. La politique de terreur visera donc aussi les caïds, les anciens combattants, les médaillés militaires, les gardes champêtres, les policiers, les élus et les agents de l’administration. Leur fonction, leur engagement ou leur attachement à la France suffisent à les désigner. Les relations entretenues avec ces derniers deviennent alors compromettantes.
Aux vieux soldats ayant servi sous le drapeau français, aux fonctionnaires ayant consacré leur vie à leur commune : le FLN exige qu’ils renient leur fidélité ou en paient le prix du sang. L’organisation terroriste entend conquérir le monopole de l’indépendantisme et réduire ceux qui lui résistent au rang de traîtres. La menace s’adresse jusqu’à ceux qui voudraient simplement continuer à vivre auprès de leur famille. Etre désintéressé est déjà présenté comme un crime.
Les mutilations pour gouverner par la peur
Les mois suivants donnent à cette menace sa traduction physique : égorgements, castrations, mains tranchées, mutilations du nez, des lèvres, des oreilles et de la langue. Eviscérations, yeux arrachés, cadavres profanés, viols et massacres de femmes et de nouveau-nés. Ces atrocités se développent et se généralisent après le déclenchement de l’insurrection. Ces mutilations annoncent ce qu’il en coûte de désobéir, la terreur cherche ainsi à obtenir ce que l’adhésion volontaire ne donne pas.
Pour la période de novembre 1954 à avril 1955, 414 attentats feront 104 morts et 86 blessés musulmans. Ces victimes renversent la légende d’un peuple unanime derrière son « libérateur ». Elles témoignent d’une autre réalité : des musulmans ont refusé le FLN, maintenu leur engagement français ou simplement résisté à ses exigences. Ils ont été traqués pour cela.
Le marxisme et les appuis communistes
La dimension révolutionnaire de la sédition n’est pas q’une sémantique, les fondateurs du FLN sont familiers avec le marxisme-léninisme. L’encadrement clandestin, l’élimination des opposants et la soumission de la population suivent le schéma rigoureux des méthodes de leurs mentors. Il faut rappeler les antécédents de cette culture d’organisation : Messali Hadj avait adhéré au PCF avant de rompre avec lui ; le Parti du peuple algérien fut ensuite structuré en cellules clandestines sur le modèle communiste. Le mouvement indépendantiste possédait donc, avant la création du FLN, une expérience de ces méthodes. Ne pas oublier également le soutien du camp soviétique au FLN dès 1954, la reconnaissance du Gouvernement provisoire de la République algérienne par les pays communistes d’Asie en septembre 1958, ainsi que les concours clandestins apportés de France par la mouvance communiste : argent, hébergement, passages de frontières, transports d’armes et d’explosifs (on peut mentionner notamment l’agent soviétique Henri Curiel). L’insurrection a ainsi bénéficié d’influences révolutionnaires et de soutiens extérieurs. Son combat contre la France s’inscrivait aussi dans les affrontements internationaux de l’époque.
Sources :
Xavier Driencourt, L’Algérie, 1830-2026. Vérités et légendes, 2026.
Jean-Jacques Jordi, Idées reçues sur les Pieds-Noirs, 2018.
Bernard Lugan, Histoire de l’Afrique du Nord, des origines à nos jours, 2016.
Bernard Lugan, Histoire des Algéries, des origines à nos jours, 2024.
Secours de France, Bulletin de Pâques, 2025.
Jean Servier, Dans l’Aurès sur les pas des rebelles, 1955.
Jean Sévillia, Les Vérités cachées de la guerre d’Algérie, 2018.
Roger Vétillard, Sétif, mai 1945 : massacres en Algérie, 2008.