Boualem Sansal, le pays légal et le pays réel
Boualem Sansal songe à quitter la France. Non parce que les Français lui seraient hostiles, mais parce qu’une partie du pays légal — celui des bureaux, des salons, des cénacles éditoriaux et des surveillants de la pensée — semble ne plus supporter sa liberté.
Le contraste est saisissant. Dans l’entretien accordé au Figaro, l’écrivain distingue très clairement les Français, qu’il dit rencontrer avec gratitude, d’une « poignée d’oligarques de la pensée » qui voudraient le faire taire. Le pays réel le remercie. Le pays légal le convoque, le classe, le soupçonne, le somme de rentrer dans le rang.
Cette fracture, le Secours de France la connaît bien. En 2018, il remettait le prix Clara Lanzi à Boualem Sansal, saluant un écrivain qui avait pris le risque de résister par l’écriture aux mensonges du pouvoir algérien, aux propagandes islamistes et aux falsifications imposées sur l’histoire franco-algérienne. (Secours de France)
Le crime impardonnable : rester libre
Boualem Sansal a payé cher cette liberté. Arrêté en Algérie le 16 novembre 2024, il a été condamné le 27 mars 2025 à cinq ans de prison par le tribunal de Dar El-Beïda, notamment pour atteinte à la sûreté de l’État et à l’intégrité du territoire. (Le Monde.fr)
Son véritable crime, chacun le comprend, fut d’avoir exprimé une opinion. Il avait osé toucher au récit officiel du régime algérien, ce récit qui exige que l’histoire soit récitée, non interrogée.
Mais à peine libéré, le voici jugé une seconde fois : non plus par Alger, mais par une certaine France. Une France qui se dit littéraire, morale, démocratique, mais qui s’affole dès qu’un écrivain refuse d’être son obligé.
Le pays réel reconnaît un homme debout
La France réelle, elle, n’a pas attendu les consignes. Elle a reconnu en Sansal un homme courageux, un écrivain blessé, un témoin de la dictature, un francophone fidèle à cette langue qui lui permet de penser librement.
Dans La Libre, Boualem Sansal rappelle que le français est pour lui une langue de liberté, de conscience et de récit commun. Il y parle aussi de la prison, de la mémoire qui se vide, de la solitude d’un écrivain privé de sa langue. Ce témoignage touche au plus profond : priver un écrivain de parole, c’est déjà chercher à l’effacer.
Son prochain livre, La Légende, annoncé chez Grasset pour le 2 juin 2026, est présenté par l’éditeur comme le récit d’un homme que l’on a voulu effacer et qui redevient sujet de sa propre histoire. (Grasset)
Le pays légal préfère l’étiquette au courage
À Paris, pourtant, une partie du monde médiatico-culturel a trouvé plus urgent de commenter son départ de Gallimard pour Grasset que son année de prison.
L’affaire est devenue grotesque : au lieu de parler d’un écrivain condamné par un régime autoritaire, on débat de son éditeur, de Bolloré, de Grasset, de Gallimard, des dîners, des réputations, des fréquentations. Comme si le courage d’un homme dépendait de la couleur idéologique supposée de son contrat d’édition.
Les articles hostiles à Sansal atteignent parfois un comique involontaire. On y voit l’écrivain transformé tour à tour en « caution », en « auxiliaire », en « instrument », en presque agent métaphysique de toutes les droites françaises. À ce niveau d’analyse, ce n’est plus de la critique littéraire : c’est de la phrénologie idéologique.
L’accusation révèle surtout ses accusateurs
On reproche à Sansal de dénoncer l’islamisme, le mensonge d’État algérien, l’arabisation forcée, les mythologies postcoloniales. Mais c’est précisément pour cela qu’il compte.
Le Secours de France ne l’a pas honoré en 2018 parce qu’il était commode. Il l’a honoré parce qu’il mettait des mots sur ce que tant d’autres taisent : l’Algérie officielle vit encore d’un mensonge fondateur, entretenu par les héritiers politiques du FLN et relayé, en France, par ceux qui préfèrent la repentance à la vérité.
Ce que ses adversaires appellent « nostalgie coloniale » est souvent plus simplement le refus d’abandonner l’histoire aux vainqueurs de la propagande.
Une même fidélité
Boualem Sansal n’est pas l’homme d’un camp. Il est l’homme d’une fidélité : fidélité à la langue française, fidélité à la liberté de conscience, fidélité au droit de regarder l’histoire en face.
C’est cette fidélité que le Secours de France avait saluée avec le prix Clara Lanzi. C’est cette fidélité qui lui vaut aujourd’hui les attaques de ceux qui supportent les dissidents tant qu’ils ne dérangent pas leurs propres certitudes.
Le pays légal peut bien s’agiter, distribuer les brevets, retirer les permissions, fabriquer des procès d’intention. Le pays réel, lui, comprend instinctivement ce qu’est Boualem Sansal : un écrivain libre, un homme éprouvé, un ami de la vérité.
Et c’est précisément pour cela qu’il demeure des nôtres.