Alors, d’où « parlez-vous », Monsieur Bally Bagayoko ?

Le 26 mars 2026, au micro de Radio Nova, tout juste élu, Monsieur le maire de Saint-Denis, a porté à la connaissance du public que sa famille est issue de la noblesse malienne soninké et que « l’engagement politique, je l’ai dans le sang ».

Cette déclaration de Monsieur le Maire de Saint-Denis a conduit notre ami Bernard Lugan à la réflexion qui suit.

«  Certains esprits chagrins ont alors reproché à l’édile élu de La France insoumise de revendiquer une « noble » ascendance. Je tiens immédiatement à les rassurer car, se revendiquant en même temps d’une caste de forgerons, il y a par définition antinomie avec la « noblesse ». La société soninké est en effet divisée en castes héréditaires avec, au sommet, les nobles, suivis des castes artisanales (forgerons ou cordonniers) et des esclaves-dépendants. Les forgerons ne sont donc pas considérés comme nobles, même s’ils sont respectés car ils maîtrisent le feu et le travail du fer. Socialement, ils sont inférieurs aux nobles, mais supérieurs aux anciens esclaves-dépendants. La confusion faite par Monsieur Bally Bagayoko vient probablement du fait que les forgerons pouvaient exercer des fonctions de conseil auprès des chefs.

Le but de cette mise au point n’étant pas de traiter de la question du statut social des forgerons chez les Soninké, je peux donc renvoyer ceux qui désireraient approfondir la question à deux publications fondamentales à ce sujet :
– Winter, G. ; Pollet, E. (1972), Bibliographie de la société soninké. Bruxelles, Institut de sociologie.
– Dianifaba, L. ; Diakho, F. (2024), « L’enclume et ses “pouvoirs” : forger dans la société traditionnelle du Gajaaga », Temporalités, n° 40.

Mon propos est tout autre. Il a pour cœur une question : serait-il permis aux décoloniaux de toujours présenter l’homme blanc en faisant référence à ses origines sociales, familiales, politiques et à son passé historique, tout en interdisant à un historien africaniste de faire de même avec un maire nouvellement élu et qui, de lui-même, sans que la question se soit posée avant ses propres déclarations, a fait état de ses origines soninké ?

C’est pourtant ce que fait le site Mondafrique en publiant une tribune intitulée « Bally Bagayoko sommé de rendre des comptes… à ses ancêtres ». Une tribune qui se veut la réponse à mon analyse en date du 5 avril 2026 intitulée « Monsieur le Maire Bally Bagayoko, et si nous parlions de l’esclavage héréditaire chez les Soninké ».

Début de l’analyse publiée le 5 avril 2026 par L’Afrique Réelle

Monsieur Bally Bagayoko, nouveau maire de Saint-Denis, est d’origine soninké. Sa famille vient de la région de Koulikoro. En pointe dans le discours racialiste revanchard, la question « D’où parles-tu ? » ne lui a jamais été posée. Elle ne pourrait pourtant qu’être bien acceptée par un proche de La France insoumise puisqu’elle est née dans les milieux maoïstes et gauchistes des années 1968. Une question qui permet aujourd’hui aux héritiers de Michel Foucault, Pierre Bourdieu et Louis Althusser de dresser l’acte d’accusation de l’homme blanc.

Une interrogation signifiant pour les déconstructeurs que toute prise de parole est située, socialement, politiquement et historiquement, et qu’elle explique donc le discours et les prises de position. Ce que les Anglo-Saxons ont défini comme la « théorie du point de vue » (standpoint theory). Alors, d’où « parlez-vous », Monsieur Bally Bagayoko ?

La réponse est claire : depuis le monde soninké. Un monde à la très riche histoire puisqu’elle remonte au royaume de Empire du Ghana né au VIIIᵉ siècle. Un monde dans lequel l’esclavage n’était pas un simple système économique, mais une structure sociale globale, emprisonnante et héréditaire.

Les Soninké appartiennent au grand ensemble mandé réparti dans les actuels Mali, Mauritanie et Sénégal. Fondateurs de l’empire historique de Ghana, ils furent des acteurs essentiels des réseaux marchands transsahariens.

Dans le monde mandé, donc chez les Soninké, l’esclave n’était pas d’abord destiné à la vente en dehors de l’ethnie, de la tribu ou du village, mais à demeurer un dépendant durable et familialement définitif. Voilà pourquoi, en 1905, quand la colonisation supprima l’esclavage africain traditionnel, cette décision juridique coloniale ne mit pas un terme à sa permanence sociale.

Abner Cohen et Gibril Sankoh (1995) ont montré que les Soninké furent parmi les premiers migrants ouest-africains vers la France. Mais l’émancipation par l’émigration des anciens esclaves soninké ne fut que théorique car les hiérarchies sociales perdurèrent. En France, le clivage entre « nobles » (horon) et descendants d’esclaves (komo) demeura.

La plupart des sociétés mandé présentent une stratification tripartite :
– Horon / Foroba : les hommes libres
– Nyamakala : les membres des castes artisanales
– Jon / Jongo : les esclaves, aujourd’hui les dépendants

Ces appartenances sont héréditaires, sauf affranchissement explicite.

D’après Cohen et Sankoh (1995), le cas soninké est l’un des plus rigides du monde mandé car le statut d’esclave ne peut y être effacé. Les mariages entre Horon et descendants d’esclaves sont interdits, et les descendants d’esclaves sont exclus des fonctions d’autorité.

Le système soninké se retrouve dans la diaspora, ce qui explique largement les relations de travail et les clientèles électorales. Selon François Manchuelle (2004), le cas soninké constitue un laboratoire de la sociologie des migrations ouest-africaines.

En définitive, Saint-Denis pourrait être un laboratoire permettant de voir comment, une fois transplantée en France, une ancienne société sahélienne s’est transformée en société de migration de travail n’ayant rien abandonné de ses structures profondes et de ses enracinements. Nous voilà loin de l’« assimilation républicaine »

Pour en savoir plus :
– Cohen, A. ; Sankoh, G.S.K. (1995), Slavery, Emancipation and Labour Migration in West Africa: The Case of the Soninke.
– Klein, M.A. (1998), Slavery and Colonial Rule in French West Africa.
– Lovejoy, P.E. (1983), Transformations in Slavery: A History of Slavery in Africa.
– Manchuelle, F. (2004), Les diasporas des travailleurs soninké (1848-1960).
– Meillassoux, C. (1975), L’esclavage en Afrique précoloniale.
– Meillassoux, C. (1986), Anthropologie de l’esclavage : Le ventre de fer et d’argent.

Fin de l’analyse publiée par L’Afrique Réelle le 5 avril 2026

En réaction à mon analyse, le 15 avril 2026, le site Mondafrique a publié un article intitulé « Bally Bagayoko sommé de rendre des comptes… à ses ancêtres ». La conclusion de cet article est pour le moins insolite car j’y suis accusé « d’expliquer les vivants par les morts, les choix par les origines, et la politique par la généalogie ».

Chers confrères de Mondafrique, c’est pourtant très exactement ce que font les décoloniaux, les déconstructeurs et les membres de La France insoumise quand ils parlent des sociétés européennes puisque, selon eux, toute prise de parole d’un homme blanc est située, socialement, politiquement et historiquement dans son passé, ce qui expliquerait ses discours et ses prises de position « néocoloniales » d’aujourd’hui…

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