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L’O.N.U. vote la résolution : la traite transatlantique est le « crime le plus grave contre l’humanité ».

Analyse de notre ami le Professeur Bernard Lugan pour « L’Afrique Réelle »

Analyse de Bernard Lugan strictement réservée aux abonnés de l’Afrique Réelle

Le 25 mars 2026 par 123 voix pour, 3 contre et 52 abstentions l’ONU a adopté une résolution qualifiant la traite transatlantique de « crime le plus grave contre l’humanité ». Ont voté pour cette résolution la totalité des pays africains à l’exception du Bénin, la totalité des Pays arabes, des pays asiatiques et du « Sud global », à l’exception d’Oman ; 3 États ont voté contre (États‑Unis, Israël et Argentine), et 52 Etats se sont abstenus dont tous les pays de l’Union européenne, plus le Royaume-Uni.

Avant l’analyse en profondeur réservée aux abonnés à l’Afrique Réelle, ce vote appelle trois remarques préalables :

1) Il est pour le moins « insolite » qu’aient voté pour cette résolution des pays ayant un puissant passé esclavagiste, ainsi:

– L’Egypte,où dans les années 1880, au Caire, les soixante-dix marchands d’esclaves ayant pignon sur rue, vendaient des hommes, des femmes et des enfants capturés  dans  l’actuel Soudan du Sud.

– La Libye,dont les marchands d’esclaves d’hier razziaient la région tchadienne la vidant de sa population, et dont les trafiquants d’aujourd’hui réduisent  des milliers de migrants en esclavage,

– L’Algérie,dont les pirates écumaient la Méditerranée et ses littoraux à la recherche d’esclaves européens,

– La Mauritanie, véritable cas d’école où, malgré plusieurs abolitions l’esclavage qui est encore une réalité  touche les Haratines et certaines castes négro‑mauritaniennes, soit environ 1,2 % de la population. Et où Biram Dah Abeid, figure majeure du combat anti‑esclavagiste, fondateur  de l’IRA-Mauritanie (Initiative pour la Résurgence du Mouvement Abolitionniste), lauréat du Prix des droits de l’homme de l’ONU (2013) est régulièrement emprisonné.

– La Tanzanie, dont le seul marché de Zanzibar a vu passer des centaines de milliers d’esclaves,

– Les pays de la péninsule arabe qui étaient les pourvoyeurs de ce honteux commerce, ainsi que l’Iran et les pays du Moyen-Orient,  destinations de ces esclaves…

2) Cette résolution qui ne condamne que de la traite transatlantique européenne passe totalement sous silence la traite interafricaine, la traite des Européens par les Barbaresques et les traites arabo-musulmanes. En réalité, cette résolution à sens unique s’inscrit dans la ligne de la loi dite « Taubira » votée en première lecture à l’unanimité le 18 février 1999, et définitivement adoptée le 10 mai 2001 par les députés français de gauche et de « droite ». Une loi qui, elle aussi, ne dénonce qu’une seule traite esclavagiste, celle qui fut pratiquée par les Européens. Christiane Taubira a donné les raisons de cette volontaire partialité historique en déclarant qu’il ne fallait pas évoquer la traite négrière arabo-musulmane afin que les : « […] jeunes Arabes […] ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes » (L’Express, 4 mai 2006). Fermez le ban !

3) Cette résolution fait l’impasse   sur le rôle des Africains eux-mêmes, la réalité étant qu’une partie de l’Afrique a vendu l’autre partie aux traitants européens. Voltaire disait à ce propos : « (…) on nous reproche ce commerce (des esclaves). Un peuple qui trafique ses enfants est encore plus condamnable que l’acheteur ». [1]

 

Chacun connait  la formule du grand historien Fernand Braudel selon laquelle « la traite négrière n’a pas été une invention diabolique de l’Europe », ce que l’ONU a décidé d’ignorer. En effet :

1) La résolution de l’ONU fait l’impasse sur la réalité de l’esclavage en Afrique avant la traite atlantique

Dans l’Afrique précoloniale sud-saharienne existaient de nombreuses formations sociales à fondement esclavagiste. Ainsi, par exemple, dans les sociétés littorales et forestières de la région des actuels Etats de Côte d’Ivoire, Libéria et Sierra Leone, l’esclavage interne qui est bien documenté est antérieur à la découverte portugaise. Quant à la bande sahélienne, l’esclavage traditionnel y existait bien avant la traite des Noirs par les arabo-musulmans puis par les Européens. Également à l’est, car, en 1497, quand les Portugais pénétrèrent dans l’océan indien, l’esclavage y était une puissante réalité, tant à Madagascar que sur tout le littoral de l’est africain.

2) La résolution de l’ONU fait l’impasse sur les traites arabo-musulmanes

Alors que la traite européenne portait avant tout sur des hommes en état de travailler dans les plantations, les traites arabo-musulmanes ont d’abord concerné les jeunes filles et les jeunes garçons. A partir du VIIe siècle, la Berbérie, l’actuel Maghreb, fut considérée par les conquérants arabes comme « terre de butin ». Des centaines de milliers, peut-être même des millions de Berbères, hommes, femmes et enfants furent alors enlevés et emmenés vers l’Orient pour y être vendus. Selon Mohammed Talbi[2](1966 : 32), entre le premier raid d’Uqba ben Nafi el Fihry en 669, et l’arrivée de Musa ben Nusayr en Berbérie en 698, soit en à peine trois décennies, plus de quatre cent mille Berbères auraient ainsi été réduits en esclavage.

Cette véritable « moisson » d’esclaves portait en priorité sur les jeunes filles berbères car, comme le disait Ibn Khaldun :

« Ici (au Maghreb) l’on trouve les belles esclaves berbères, de toison couleur de miel ».

Cette recherche de femmes et de jeunes filles se retrouve dans toutes les zones où la traite arabo-musulmane s’est exercée. Al Bakri, le célèbre historien et géographe écrivait ainsi au XI° siècle :

« À Aoudaghost (dans le Sahel) on rencontre des jeunes filles au beau visage, au teint clair, au corps souple, aux seins bien droits, à la taille fine, aux épaules larges, à la croupe abondante, au sexe étroit ; celui qui a le bonheur d’en posséder une y prend autant de plaisir qu’avec une vierge ».

 

En plus des jeunes filles destinées à remplir les harem, les jeunes garçons étaient destinés à devenir des « mignons » ou à être « transformés » en eunuques. Tout cela a fait dire à Tidiane N’Diaye[3]que :

« (…) bien qu’il n’existe pas de degrés dans l’horreur ni de monopole de la cruauté, on peut soutenir, sans risque de se tromper que le commerce négrier arabo-musulman et les djihad provoqués par ses impitoyables prédateurs pour se procurer des captifs furent pour l’Afrique noire bien plus dévastateurs que la traite transatlantique » (…) « La traite arabo-musulmane aura opéré une ponction humaine largement supérieure à celle de la traite atlantique vers les Amériques. Et le plus triste dans cette tragédie, est que la plupart des déportés n’ont jamais assuré de descendance, du fait de la castration massive que pratiquaient les Arabes […] ».

Du VIIIe au XIXe siècle, la traite à travers le Sahara se fit à l’intérieur de deux grands axes, le couloir tripolitain au centre, et le couloir occidental. L’axe tripolitain mettait en relation la région péri-tchadique et Zaouila, ville du Fezzan qui, durant des siècles, fut le plus grand marché d’esclaves en Afrique, et peut-être même de tout le monde musulman.  De 750 à 1800, plus de 5 millions d’’esclaves

auraient transité par la seule route du Fezzan (Thiry, 1995 : 511-512)[4].

3) La résolution de l’ONU fait l’impasse sur la traite des Européens enlevés pour être vendus à Tripoli, à Tunis, à Alger ou à Salé.

Durant plus de dix siècles, des années 700 jusqu’au premier quart du XIX° siècle, des Balkans à la Méditerranée occidentale, des raids lancés sur le littoral ou en mer par des chasseurs d’esclaves arabo-musulmans ont eu pour résultat la mise servitude de millions d’Européens. Pour la seule Méditerranée occidentale, si la période allant du VIIe siècle au début du XVIe siècle ne nous a pas laissé de chiffres globaux fiables concernant ces enlèvements, en revanche, pour les années 1500 à 1800, Jacques Heers estime leur nombre à au moins un million. Le mouvement débuta avec les premières expéditions esclavagistes en Sicile à partir de 652, puis aux Baléares à partir de 707. Pour les Européens, la Méditerranée était « la mer de la peur ».

Dans les années 1500, les rivages espagnols furent régulièrement attaqués. Au mois d’octobre 1505, les régions d’Alicante et de Malaga furent razziées et des milliers d’habitants enlevés pour être vendus sur les marchés aux esclaves du Maghreb. Si la liste exhaustive de ces raids est impossible à établir, quelques exemples permettent néanmoins d’en saisir l’importance. C’est ainsi qu’en 1544, 7 000 Napolitains furent enlevés ; en 1554, 6 000 habitants de Vieste, dans les Pouilles, subirent le même sort et en 1556 ce fut le tour de 4 000 Espagnols de la côte andalouse. Ce fut afin de tenter de faire cesser ces raids, que les Espagnols décidèrent d’occuper les principaux ports de la rive sud de la Méditerranée d’où étaient lancés ces raids, mouvement qui débuta en 1505 quand le comte Pedro de Navarre prit Mers el Kébir. Mais cela ne ralentit pas les chasseurs d’esclaves. A partir de 1622, l’audace de ceux de Salé au Maroc, ne connut plus de bornes, leurs navires chassant en meute jusque dans la Manche, la mer d’Irlande, les îles Féroé et les bancs de Terre-Neuve, enlevant des centaines de captifs. Blondes et rousses, les femmes capturées dans ces régions étaient particulièrement recherchées par les possesseurs de harem.

4) La résolution de l’ONU fait l’impasse sur le fait que ce furent des africains qui vendirent d’autres africains

La traite des esclaves par les Européens eut été impossible sans le concours d’États esclavagistes africains. Les achats d’esclaves par les négriers européens se faisaient en effet grâce à des partenaires africains sans lesquels il n’y aurait pas eu de traite. Il s’agit donc d’une « coresponsabilité » qui a bien été mise en évidence par Mathieu Kérékou, l’ancien président du Bénin quand il disait que : « Les Africains ont joué un rôle honteux durant la Traite ».

Quant aux évêques africains, ils ont été très clairs à ce sujet :

« Commençons donc par avouer notre part de responsabilité dans la vente et l’achat de l’homme noir… Nos pères ont pris part à l’histoire d’ignominie qu’a été celle de la traite et de l’esclavage noir. Ils ont été vendeurs dans l’ignoble traite atlantique et transsaharienne » (Déclaration des évêques africains réunis à Gorée au mois d’octobre 2003).

Comme le dit le professeur béninois Abiola Félix Iroko, la traite des esclaves fut d’abord une opération interafricaine :

« […] Lorsqu’on parle de la traite négrière, les gens n’accusent que les Blancs. Mais ils sont venus (en Afrique) en acheteur et nous (Africains) avons été des vendeurs. (…) Il n’y a pas d’acheteurs sans vendeurs (…). La traite négrière est un phénomène malheureux de longue durée qu’il faut ranger parmi les crimes contre l’humanité dont les Africains aussi sont en partie responsables. C’est une question de coresponsabilité. Ce n’est pas l’acheteur qu’il faut condamner, il faut condamner le vendeur aussi et davantage le vendeur parce que le vendeur a des liens d’affinité et de parenté avec celui qui est vendu. (…)[5].

De l’intérieur du continent jusqu’au littoral, les réseaux de distribution, les péages, les versements de taxes et les marchés, faisaient qu’une partie de l’Afrique s’enrichissait en en vendant une autre.

Certains des Etats esclavagistes ont connu une prospérité remarquable tirée de la vente de leurs « frères noirs » aux Européens. Vers 1750, Tegbessou le roi du Dahomey vendait ainsi chaque année plus de 9000 esclaves aux négriers européens et il tirait de cette activité des revenus largement supérieurs à ceux des armateurs de Liverpool ou de Nantes, lesquels dépendaient de l’offre africaine sur laquelle ils n’avaient que peu de prise, ne jouant aucun rôle dans les phases de la capture, puis de l’acheminement des esclaves vers la côte, rôles en totalité tenus par des Africains.

Dans le royaume d’Abomey, les captifs étaient vendus sur les nombreux marchés du centre ou de la périphérie du royaume. Sur chacun d’entre eux, un emplacement était réservé à ce commerce. Au total, dans l’ensemble du royaume, on en comptait une vingtaine, un nombre considérable par rapport à la superficie relativement réduite du pays.

5) La résolution de l’ONU fait l’impasse sur la véritable industrie de l’esclavage pratiquée à Zanzibar et dans les comptoirs arabo-swahili du littoral de l’océan indien.

En Afrique orientale, la chasse à l’esclave  connût une extension particulière à partir de 1811, date de la création du marché aux esclaves sur l’ile de Zanzibar.

Dans les caravanes à destination de la côte, les captifs étaient liés entre eux, les femmes et les enfants à l’aide de simples cordages, les hommes enchaînés par groupes de 10 à 20.   Ceux qui ne pouvaient pas suivre étaient abattus. Burton fut le témoin d’une scène terrible[6]:

« Notre chef de caravane reste en arrière, parce qu’une jeune fille, l’un de ses derniers achats, ne peut continuer la route en raison d’une plaie à la jambe. Voyant que le mal est sans remède, il coupe la tête à la pauvre enfant. »

La marche vers le littoral durait de deux à trois mois, et durant cet interminable trajet, les pertes étaient énormes. Peter Collister (1961:110)[7] dans son importante étude historique documentée sur la traite esclavagiste en Afrique de l’Est entre 1870 et 1900 rapporte une discussion entre un chef de caravane et un voyageur européen :

« Tous ces esclaves vont-ils à Zanzibar ?

— La plupart d’entre eux.

— Y a-t-il eu des fuyards ?

— Non, ils sont trop bien gardés.

— Que faites-vous quand ils sont trop malades pour marcher?

— Ils sont abattus, car si nous n’agissons pas de cette façon, les autres se prétendraient également malades pour n’avoir pas à porter leurs charges. Non, nous ne laissons jamais un esclave vivant le long de la route. Ils savent tous que c’est la règle.

— Je vois des femmes porter non seulement un enfant dans le dos, mais en plus une pointe d’ivoire ou un autre fardeau sur la tête. Que faites-vous quand elles sont trop faibles pour porter à la fois enfant et ivoire ?

— Qui porte l’ivoire ? La femme ! Nous ne pouvons abandonner le précieux ivoire sur la route. Nous tuons l’enfant d’un coup d’épée, ce qui fait que leur charge est allégée. La règle: l’ivoire d’abord l’enfant ensuite. »

 

Du continent, les captifs étaient transportés vers l’île de Zanzibar sur des boutres pouvant contenir de 150 à 200 hommes accroupis, pour un voyage qui durait de 24 heures à 3 jours. Comme pour chaque esclave débarqué, le capitaine du boutre devait acquitter un droit de douane, les malades ou les mourants étaient donc précipités à l’eau.

Le sultan de Zanzibar qui tirait l’essentiel de ses revenus de la vente des esclaves, avait constitué un corps de fonctionnaires chargé de tenir un compte précis du nombre de captifs débarqués sur son ile. Pour chaque esclave la taxe que devaient acquitter les capitaines des boutres était une pièce d’argent, le thaler, qui faisait à l’époque  office de monnaie officielle dans l’océan indien et sur le littoral de l’Afrique orientale. Aussi, grâce aux registres des perceptions douanières, des archives exceptionnelles dans le monde de la traite arabo-musulmane qui n’en possède quasiment pas, nous savons que 734.000 esclaves furent vendus à Zanzibar entre 1830 et 1873, date de la fermeture du marché.[8]Et encore, ne s’agit-il là que des chiffres officiels qui ne tiennent pas compte de la contrebande. De plus, pour un esclave vendu sur le marché de Zanzibar, quatre ou cinq avaient péri en route ou lors de la capture. La mortalité provoquée par ce seul circuit esclavagiste aurait donc pu s’élever à plus de 3 millions de morts en quarante-cinq ans, chiffres qui ne portent que sur le seul marché de Zanzibar.

Pour l’ONU, tout cela n’a guère d’importance puisque, aux yeux de la majorité de ses membres, seule la traite européenne est condamnable…
[1] Pour une analyse en profondeur de la question, on se reportera à mon livre « Esclavage, l’histoire à l’endroit »

[2] Talbi, M., (1966) L’émirat aghlabide. Histoire politique. Paris.

[3] Tidiane N’Diaye., (2008)  Le génocide voilé. Enquête historique, Paris.

[4]  Thiry,J., (1995) Le Sahara libyen dans l’Afrique du Nord médiévale. Louvain.

[5] Déclaration de Félix Abiola Iroko, professeur au département d’histoire et d’archéologie de l’université d’Abomey (Bénin), sur Bénin Web TV. Source : Le Salon Beige, 27 juillet 2020).

[6] Burton, R., (1862)The lake region of Central Africa.Londres.

[7] Collister,P.,(1961)  The last days of slavery ». Nairobi,1961.

[8] Renault,F., (1972) « Lavigerie, l’esclavage africain et l’Europe »,Toulouse,2 tomes.

-Marissal,J., (1976) « L’Islam et les royaumes interlacustres de l’Afrique de l’Est au XIX° siècle ».Thèse de  doctorat en histoire, Paris I.

-Marissal,J., (1978) « Le commerce zanzibarite dans l’Afrique des grands lacs au XIX° siècle. ».Revue Française d’histoire d’Outre-mer,LXV,1978, n°239, pp 212-235.

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