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France-Algérie : le coup d’État de 1962, l’angle mort de la relation franco-algérienne
Soixante-trois ans après l’indépendance de l’Algérie, les relations entre Paris et Alger demeurent marquées par des crises récurrentes. Pour l’ancien ambassadeur de France en Algérie Xavier Driencourt, cette situation ne s’explique pas uniquement par le passé colonial ou les débats mémoriels. Elle trouve son origine dans un événement largement oublié : la prise du pouvoir par l’armée algérienne durant l’été 1962.
Dans France-Algérie, le double aveuglement, Xavier Driencourt rappelle que les accords d’Évian du 18 mars 1962 avaient été négociés afin d’organiser la fin de la guerre d’Algérie et de poser les bases d’une coopération durable entre les deux pays. Ils prévoyaient notamment des garanties pour les Européens d’Algérie, une coopération économique, culturelle, militaire ainsi qu’un cadre diplomatique destiné à accompagner la naissance du nouvel État algérien. Mais ce projet est rapidement remis en cause. À partir du 5 juillet 1962, alors que se déroulent notamment les massacres d’Oran, les dirigeants du GPRA ayant négocié avec la France sont progressivement écartés au profit de l’Armée des frontières conduite par Ahmed Ben Bella, Houari Boumédiène et Abdelaziz Bouteflika. Dès lors, explique Xavier Driencourt, la France ne traite plus avec les interlocuteurs qui avaient signé les accords d’Évian mais avec un pouvoir issu d’un rapport de force militaire.
Pour l’ancien diplomate, ce changement constitue l’événement fondateur de l’Algérie indépendante. Il estime que l’armée devient rapidement la véritable colonne vertébrale du régime, considérant avoir seule remporté la guerre d’indépendance et s’arrogeant de fait une légitimité supérieure à celle des institutions civiles. Il reprend à ce sujet une formule souvent employée avec ironie en Algérie : « l’Algérie est le seul pays au monde qui ne possède pas une armée, mais où l’armée possède un pays ». Cette réalité politique expliquerait la continuité du système de pouvoir jusqu’à aujourd’hui, malgré les changements de présidents.
L’un des concepts centraux du livre est celui de la « bienveillance spontanée » de la France envers le pouvoir algérien. S’appuyant notamment sur les confidences rapportées par Alain Peyrefitte, Xavier Driencourt estime que le général de Gaulle choisit dès 1962 de privilégier la stabilité du nouvel État plutôt que de s’interroger sur la nature réelle du pouvoir qui s’installe. Cette attitude aurait ensuite perduré sous les présidents successifs, conduisant Paris à fermer les yeux sur de nombreuses évolutions politiques internes en Algérie. L’auteur considère que cette politique s’est traduite par une forme de complaisance diplomatique, la France continuant à agir comme si les engagements d’Évian demeuraient pleinement applicables alors que les nouveaux dirigeants algériens ne s’estimaient plus liés par les négociations conduites par leurs prédécesseurs.
Xavier Driencourt avance également que l’Algérie occupe une place singulière dans la vie politique française. Il rappelle qu’environ 10 % de la population française entretient un lien direct avec l’Algérie, qu’il s’agisse des pieds-noirs, des harkis, de leurs descendants, des anciens appelés, des Français d’origine algérienne ou des binationaux. Cette réalité ferait de la relation franco-algérienne un sujet relevant à la fois de la politique étrangère et de la politique intérieure. À ses yeux, cette spécificité compliquerait toute approche strictement diplomatique et expliquerait la place récurrente des questions algériennes dans les débats politiques français.

