Excellent article du « ¨Point » sur l’esclavage africain
Esclavage, colonisation : quand l’Union africaine et l’ONU persistent à nier la vérité
Ferghane Azihari
27 février 2025
« Le monde ne doit jamais oublier que l’Afrique est victime des effets conjugués de deux injustices
colossales. Tout d’abord, les profonds ravages du colonialisme et de la traite transatlantique des esclaves.
C’est un mal dont les racines remontent à plusieurs siècles et dont les Africains et les personnes
d’ascendance africaine continuent de pâtir aujourd’hui encore », a énoncé le secrétaire général des Nations
unies Antonio Guterres lors du sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba (Éthiopie), placé sous le thème
de la réparation des injustices faites aux Africains et leurs descendants.
L’organisation a adopté une résolution en ce sens le 15 février dernier. « En plaçant la question des
réparations et de la justice coloniale au cœur du débat international, cette résolution de l’Union africaine
pourrait marquer un tournant dans les relations entre l’Afrique et l’Occident. Elle ouvre la voie à une
reconfiguration géopolitique », énonce le journal Africa Inside sur un ton grandiloquent, au risque de nous
faire oublier que ces demandes de réparation adressées à l’Occident constituent un serpent de mer. En
février 2023, l’Union africaine avait également approuvé une résolution réclamant une justice réparatrice
pour la traite transatlantique.
Bien entendu, chacun aura remarqué que les seules formes historiques d’esclavage, de traite et de
colonisation dénoncées sont celles qui ont été pratiquées par les Occidentaux. Sont donc exclues toutes les
autres formes d’asservissement et d’impérialisme indigènes, conformément à une rhétorique malhonnête,
quoique parfaitement rodée. La résolution, qui a été portée par des pays comme l’Algérie, ne dit rien sur
les traites négrières islamiques, pourtant pionnières dans l’édification de vastes réseaux commerciaux
esclavagistes sur le continent noir.
Passé mythifié
Le texte ne mentionne pas davantage les circuits esclavagistes propres à l’Afrique subsaharienne. Un oubli
pratique qui permet de dissimuler la participation active des sociétés africaines à cette infâme institution
pour perpétuer le récit rousseauiste et victimaire d’un continent noir peuplé de bons sauvages, vierges de
tout péché. Le paradoxe étant que le mythe du bon sauvage est lui-même le produit de l’imaginaire colonial
européen…
« Comme ailleurs, il exista [en Afrique] des formations politiques de dimensions et de statuts très divers,
qui pouvaient aller de minuscules chefferies, au niveau du village, à des États organisés, voire à desRP web : 5931RP web : 59
empires. On peut relier clairement l’importance numérique des esclaves à l’édification des États, qui se
sont toujours constitués aux dépens de leurs voisins. Ces luttes intestines furent pourvoyeuses de prises de
guerre (et de femmes) incorporées en tant qu’esclaves à la société victorieuse », rappellent les historiens
Catherine Coquery-Vidrovitch et Éric Mesnard.
Dans son ouvrage célèbre consacré aux traites négrières, le grand historien Olivier Grenouilleau
rappelle que l’essentiel des captifs « produits » en Afrique noire le furent ainsi par les pouvoirs en place.
« Ce sont ensuite ces mêmes pouvoirs, ainsi que des élites marchandes locales, qui ont réglementé et
organisé les opérations de vente des captifs », souligne-t-il.
Rente mémorielle
Aussi, le rôle de l’Afrique noire dans la traite s’expliquait par l’absence totale d’un sentiment d’appartenance
à une même communauté proprement africaine, au sein d’un continent où les clivages ethniques, claniques
et tribaux étaient puissants. « Ils exportent des esclaves noirs qu’ils capturent appartenant aux tribus de
Mira, Zaghawa, Maruwa et à d’autres races nègres de leur voisinage. On m’a assuré que les princes
soudanais vendent leurs sujets sans aucun prétexte juridique et sans aucun motif consécutif à des faits de
guerre », raconte le géographe arabe Al-Yaqubi au IXe siècle de notre ère.
Une réalité que ne cessent de minorer les militants panafricanistes, qui projettent leur désir d’un continent
unifié sur un passé largement réécrit et mythifié. Construite sur un récit victimaire, l’Union africaine est
elle aussi tentée de se vautrer dans ce mensonge qui fait office de rente mémorielle, à rebours de l’Union
européenne qui s’est bâtie sur la conscience que le Vieux Continent s’est vautré dans les pires abjections.
Le pire étant que ce récit ne permet pas au continent noir de se remettre en question. Non seulement
l’Afrique persiste à nier les crimes qui jalonnent sa propre histoire, mais elle ne se demande pas pourquoi
le reflux de l’esclavage sur le continent noir a largement été le fruit de pressions extérieures et non le
produit d’une démarche interne. « L’abolitionnisme en tant qu’idéologie semble, pendant longtemps, avoir
été un concept étranger à l’Afrique noire », rappelle Grenouilleau.
Il n’y a jamais eu, dans les sociétés africaines, l’équivalent local de la Société des amis des Noirs en France,
ou de Society for Effecting the Abolition of the Slave Trade au Royaume-Uni. Chacun sait que ce sont les
pressions impériales occidentales qui ont eu raison des systèmes esclavagistes indigènes. Ce qui n’empêche
pas un continent miné par la corruption, le népotisme et les multiples violations des droits humains
d’imputer ses maux à des causes extérieures plutôt qu’intérieures. La recette parfaite pour rester dans la
misère pour les cent prochaines années.