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Graulhet : sur les traces des harkis et rapatriés du Moulin-Neuf

La disparition de la cité du Moulin-Neuf remet en lumière une histoire encore mal documentée : celle des familles de harkis et de rapatriés installées à Graulhet après la guerre d’Algérie. Plus de soixante ans après leur arrivée en métropole, la Commission nationale indépendante Harkis cherche encore à établir précisément l’histoire de plusieurs de ces lieux d’accueil. Graulhet en fait partie.

Après les accords d’Évian et l’abandon de l’Algérie, des milliers de harkis et membres de leurs familles parviennent en métropole. Leur installation ne s’effectue pas selon un modèle unique. Certains passent par les camps de transit avant d’être dirigés vers des hameaux de forestage ; d’autres trouvent progressivement du travail et un logement dans des villes industrielles.

Le Tarn est directement concerné. Les sources officielles recensent notamment des hameaux de forestage à Arfons-Les Escudiès et Puycelsi-La Janade. D’autres implantations sont signalées à Anglès et Vaour. À côté de ces structures spécifiquement créées pour accueillir les familles, une autre histoire se déroule dans plusieurs villes du département.

Graulhet en constitue aujourd’hui l’un des exemples les moins documentés.

La Commission nationale indépendante Harkis (CNIH) y recense la cité du Moulin-Neuf parmi les sites d’accueil dont elle cherche encore à établir précisément l’histoire. L’arrivée de ces familles doit être replacée dans le Graulhet des années 1960 et 1970. La ville est alors profondément marquée par l’industrie du cuir. Mégisseries et entreprises liées à cette activité constituent une importante source d’emplois ouvriers. Le Moulin-Neuf lui-même possède une histoire industrielle ancienne. Les travaux consacrés au patrimoine graulhétois attestent l’activité industrielle du secteur bien avant l’arrivée des familles rapatriées. C’est dans cet environnement économique que des familles venues d’Algérie vont progressivement s’établir.

Leurs parcours sont cependant difficiles à reconstituer dans leur ensemble. Ils passent parfois par plusieurs lieux avant Graulhet : camps de transit, hameaux, autres départements ou logements provisoires. Un témoignage recueilli en 2001 par La Dépêche auprès de Mohamed Guelagli, ancien harki installé dans le Tarn, illustrait déjà ces trajectoires complexes : après son départ d’Algérie en 1962, sa famille avait d’abord été accueillie dans une ferme désaffectée de Rabastens. L’histoire des harkis de Graulhet ne commence donc pas nécessairement à Graulhet. Elle s’inscrit dans le vaste mouvement de dispersion et d’installation des familles qui suit leur arrivée en métropole.

C’est dans ce contexte qu’apparaît la cité du Moulin-Neuf. Une trentaine de logements y accueillent notamment des familles de harkis et de rapatriés. Une école et une salle commune participent à la vie de ce petit ensemble situé à proximité des activités industrielles. Dans un article publié le 28 août 2026, La Dépêche du Midi a recueilli les souvenirs de Tayeb Belianta, arrivé au Moulin-Neuf avec sa famille en 1974. Son père était passé par le camp de Rivesaltes puis par le Pas-de-Calais avant de rejoindre Graulhet en 1969. La famille connaît d’abord des logements très rudimentaires dans les quartiers de Panessac et du Gouch, avant son installation au Moulin-Neuf. Le passage dans cette cité représente alors une nette amélioration des conditions de vie : logement familial équipé, voisinage, école à proximité et possibilités d’emploi.

D’autres noms cités par le journal – Boukili, Messaouda, Khattou, Mezarou, Nouam, Boumédienne, Hackar, Methri, Benhaya – rappellent que cette histoire n’est pas seulement celle d’une famille mais de toute une population dont une partie des descendants vit encore à Graulhet et dans les environs. L’une des particularités de Graulhet réside précisément dans son caractère industriel. Contrairement aux familles installées dans les hameaux de forestage, souvent isolés et dépendants d’un encadrement spécifique, celles de Graulhet évoluent dans une ville ouvrière. Les mégisseries offrent des emplois. Les familles fréquentent les mêmes quartiers, les mêmes écoles et progressivement les mêmes espaces que le reste de la population graulhétoise. Le témoignage publié par La Dépêche décrit ainsi un Moulin-Neuf où vivent des familles d’origines diverses et où se développe une véritable sociabilité de quartier. Cette dimension mérite d’être approfondie historiquement : Graulhet pourrait constituer un exemple intéressant du passage des structures provisoires d’accueil à l’installation durable de familles harkies dans une ville industrielle française. Mais les sources actuellement accessibles ne permettent pas encore d’en mesurer précisément l’ampleur ni d’établir combien de familles concernées se sont installées dans la commune.

Cette implantation connaît cependant une rupture. Dans les années 1980, les habitants du Moulin-Neuf quittent progressivement la cité. Selon le témoignage recueilli par La Dépêche, les familles sont relogées dans différents quartiers de Graulhet – notamment La Capelette, Crins et En Gach – ou s’installent dans des communes voisines. La cité ne sera finalement pas réoccupée et sera détruite.

Les raisons précises, le calendrier administratif de cette opération et le statut des logements demandent encore à être établis à partir des archives municipales et préfectorales. Un point mérite notamment vérification : plusieurs anciens habitants auraient compris qu’une accession à la propriété de leur logement devait devenir possible après une certaine durée d’occupation. Aucun document public retrouvé à ce jour ne permet de confirmer cette affirmation.

En 2012, l’association Mémoire Sociale Graulhétoise avait entrepris de recueillir les souvenirs des anciens habitants. Une rencontre organisée au foyer Léo-Lagrange avait permis de rassembler témoignages, photographies et documents. D’anciennes habitantes avaient raconté la vie du quartier. Des souvenirs de l’enfance, de l’école et de la vie quotidienne avaient été enregistrés. Quatorze ans plus tard, ce ne sont plus seulement des associations graulhétoises qui cherchent à reconstituer cette histoire. L’État cherche lui aussi à comprendre ce qui s’est passé au Moulin-Neuf.

La CNIH enquête sur le Moulin-Neuf

La Commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les Harkis, les autres membres des formations supplétives et leurs familles a entrepris un vaste travail d’identification des lieux dans lesquels ces populations ont été accueillies en France. Dans le Tarn, plusieurs sites sont concernés, et parmi ceux dont l’expertise historique doit encore être approfondie figure explicitement : « Graulhet : cité du Moulin neuf ». La CNIH expliquait en 2025 que ses historiens ne disposaient pas, pour certains sites dont Graulhet, d’informations suffisamment précises pour achever leur expertise. Elle a donc lancé un appel aux anciens habitants et à leurs descendants.

La Commission recherche des documents très concrets :
photographies, courriers, factures, bulletins scolaires et témoignages.

Les documents conservés par les anciens habitants pourraient permettre de déterminer les dates d’arrivée, les différents lieux de logement, les conditions d’occupation du Moulin-Neuf, les organismes chargés de sa gestion ou encore les circonstances de la dispersion des familles.

Le Secours de France invite donc les anciens habitants du Moulin-Neuf, les familles de harkis et de rapatriés ayant vécu à Graulhet ainsi que leurs descendants à rechercher les documents qu’ils pourraient encore conserver. Une photographie de famille devant une maison, un certificat scolaire, une quittance, une lettre de la préfecture ou de la mairie, un contrat de location, une notification de relogement peuvent apporter une information que les archives administratives n’ont pas conservée.