Le Rwanda revient dans l'actualité. Les autorités du pays s'apprêtent à publier le rapport de la Commission nationale indépendante (CNI), commission d'enquête sur la responsabilité de la France dans le génocide. Un rapport sans nuances accusant les militaires français, par exemple, d'avoir jeté dans le vide des Tutsi du haut de leurs hélicoptères, violé des femmes du pays, etc. Au même moment, Canal + a diffusé lundi 19 novembre un documentaire fiction intitulé
Opération Turquoise, qui reprend un certain nombre de ces accusations sur le comportement des troupes françaises en 1994.
Depuis quelques années, une violente polémique agite les milieux diplomatiques, humanitaires et journalistiques sur ce qui s'est passé au Rwanda, comme en a rendu compte Alain Léauthier dans le numéro de cette semaine de Marianne. Le dossier est à la fois complexe et douloureux. Du côté rwandais, on accuse la France, qui était liée par des accords de coopération au régime d'Habyarimana, d'avoir soutenu les génocidaires. Le journaliste du
Figaro Patrick de Saint Exupéry a donné une certaine force à ces accusations, ainsi que certaines associations humanitaires.
De leur côté, d'autres journalistes comme
Stephen Smith ou Pierre Péan ont réalisé des contre-enquêtes tendant à établir que l'armée française a fait du mieux qu'elle a pu pour remplir la mission de l'ONU, décidée bien tardivement, et que les intentions du gouvernement de l'époque étaient strictement humanitaires. D'ailleurs, interrogé récemment par
Marianne2.fr, le conseiller spécial du président Sarkozy Henri Guaino a indiqué que
«la France n'avait pas l'intention de se repentir pour des exactions que son armée n'avait pas commises». Enfin, l
'enquête du juge Bruguière, publiée voici un an, a conclu à la culpabilité du président Kagame et de certains de ses lieutenants dans l'attentat perpétré le 6 avril 1994 contre le président Habyarimana, attentat qui a joué un rôle de déclencheur dans le génocide ayant causé la mort de 800 000 personnes.
Un traitement à charge Il n'est pas question ici de trancher sur le fond d'un dossier comprenant des milliers de pages de documentation et de témoignages. Mais on peut s'étonner du peu d'impartialité manifestée à la fois par les auteurs du documentaire et par l'émission de France Inter.
Il est pour le moins cavalier que les auteurs du documentaire n'aient consulté que Patrick Saint Exupéry, négligeant même (voir l'interview ci-dessous) d'interroger le général responsable de l'opération. Il est aussi regrettable que, lors de son émission consacrée en principe à la critique des médias sur France Inter,
J'ai mes sources, lundi 19 novembre, Colombe Schneck n'ait convié que les partisans d'une seule thèse, qui met en cause l'armée française : les auteurs de la fiction télé et Patrick de Saint Exupéry, sans jamais faire référence à l'enquête de Pierre Péan ni aux travaux universitaires critiquant le régime de Kagame. Il est d'ailleurs ahurissant que les auteurs du documentaire aient loué à l'antenne la largesse d'esprit de Paul Kagamé qui a certes autorisé le tournage d'un film dont il savait qu'il ne le desservirait point, mais qui, rappelons-le, écrase son peuple sous le joug de sa dictature… Encore plus ahurissant que le journaliste du
Figaro Patrick de Saint Exupéry ait pu dire à l'antenne qu'il était blacklisté par les militaires français du Sirpa, le service de communication de l'armée, alors que lui-même écrivait, le 12 juillet 1994 dans le
Figaro :
«En mettant sur pied l'opération Turquoise, l'armée française a agi au mieux.» Fidèle à notre conception de la contre-programmation, nous avons demandé au général Lafourcade, qui dirigea l'opération Turquoise, de réagir au film de Canal+.