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Notre ami, le Général François Meyer, nous a permis de reproduire ses réflexions sur le film de Rachid Bouchared "Indigènes" et sur l'exploitation qui en est faite, et sur les inquiétudes que nous pouvons nourrir sur les prochaines productions annoncées de ce réalisateur très médiatisé.
POUR UN VRAI REGARD SUR LE FILM "INDIGENES"
Les télévisions viennent de nous annoncer la sortie en DVD du film " Indigènes ". Programmé tôt ou tard sur nos chaînes, il ne manquera pas d'accompagner demain plus d'un cours d'Histoire...
Il est certain que dès sa sortie, ce film, tout particulièrement annoncé, a rempoté un très vif succès. Tellement incontestable d'ailleurs, que Rachid BOUCHARED, son réalisateur, a aussitôt fait savoir qu'il lui donnerait une suite. "INDIGENES", certes, est très remarquable pour ses qualités techniques, tout autant que par le jeu émouvant et vrai de ses principaux acteurs.
Cet hommage appuyé aux combattants musulmans de l'Armée d'Afrique paraît entièrement justifié, d'autant plus que les pensions des anciens combattants musulmans de cette époque ne sont toujours pas alignées sur celles de leurs camarades en France. Les uns comme les autres sont maintenant âgés; il est grand temps de faire vite ! Mais le message de ce film s'adresse peut-être d'avantage encore aux jeunes de l'immigration en France, et c'est alors que son caractère pour le moins ambigu ne peut échapper.
Le courage des goumiers et des tirailleurs venus d'Afrique du Nord, et l'impact de leurs victoires ouvre certainement et à bon droit un véritable espace de fierté aux enfants de l'immigration. Eux qui si souvent sont en attente de considération. Les acteurs nous l'ont bien dit : "Ce film valorise notre place dans la société française." "Un libérateur, c'est mieux qu'un balayeur !" Et Bouchared de conclure : "Ce film, c'est notre mémoire familiale à tous, et je devais le faire !"
Après le désastre de 1940, l'héroïsme des combattants de l'Armée d'Afrique a rétabli la France dans sa dignité, et lui a fait retrouver sa place dans la lutte et dans la victoire. Mais pourquoi méconnaître la participation massive des combattants européens, pieds-noirs et français de métropole? Ils sont pratiquement absents des assauts. Bouchared nous a pourtant dit : "Pendant plus d'un an, nous avons épluché les documents de l'armée et rencontré les vétérans."
La composition des unités figure dans toutes les archives : 12.000 combattants musulmans ont fait le sacrifice suprême pour la libération de la France. Dans les mêmes combats, les pieds-noirs ont été 14.000 à trouver la mort. Le taux de mobilisation des européens d'AFN a été de 16%, tandis que pour les musulmans, il a été d'environ 2%. Certes ces chiffres n'émeuvent guère. Les images parlent bien d'avantage. Justement ! Quel bel exemple constructif de partage et de fraternité on aurait pu réaliser avec un tel sujet !
Les combats et les assauts successifs sont reconstitués avec beaucoup de réalisme. Le courage et l'idéal patriotique des tirailleurs nous empoignent, en particulier lorsqu'ils plantent le drapeau tricolore au sommet du mont Majo. Un éclatant exploit historique ! Mais les cadres, officiers et sous-officiers n'en sont pas ! Tous les combattants ne partagent-ils pas ensemble ce droit à la reconnaissance de la Nation ? Or on sait bien qu'il n'y a pas d'assauts si les chefs n'y sont pas.
Une seule fois, comme nous l'apprend le Livre d'Or de la 3ème DIA, les tirailleurs de cette division sont partis à l'assaut sans leurs officiers. Il s'est agi de la 10ème compagnie du 7ème RTA, lors de la prise du Mona Casale, peu avant la conquête du Belvédère. Rappelons d'abord que lors de la prise de ce même Belvédère, le colonel Roux, commandant le 4ème régiment de tirailleurs tunisiens va trouver la mort au milieu de ses tirailleurs. Mais revenons au Mona Casale. La compagnie du 7ème RTA s'élance, officiers en tête, et coiffe l'objectif, quand une contre attaque allemande la repousse jusque sur ses bases. Tous les officiers ont été tués ou blessés. Harangués alors par le commandant du bataillon, les tirailleurs repartent à l'assaut derrière deux sergents, et emportent à nouveau le sommet. Las ! La compagnie se voit encore repoussée sur sa base. Alors une troisième fois, les tirailleurs remontent, mais cette fois-ci, ils sont seuls, et ils conquièrent une fois encore l'objectif. Ils le conservent, et n'ayant plus de munitions, ils le défendent à coups de pierres. Le général de Montsabert viendra féliciter ces héros un à un. Et ils seront cités à l'ordre de l'armée.
Combien de capitaines et de lieutenants, d'aspirants et de sergent-chefs, sont tombés à la tête de leurs tirailleurs, en Italie comme en France ! Ouvrons encore le Livre d'Or de la division. Voici les capitaines du 4ème RTT, morts dans les combats de la campagne : les capitaines TIXIER, JEAN, CARRE, CHATILLON, IZAAC, LARROQUE, TIERY, GOIFFON, BALUZE, CAMUS, CATTEANO, MEYER, et ROUVIN. Et ce n'est là qu'un exemple.
Aucune trace non plus dans cette fiction de l'extraordinaire fraternité qui unissait la troupe et les cadres au sein de l'Armée d'Afrique. Sans doute est-ce difficile à imaginer aujourd'hui. Une fiction, c'est l'expression intime de la conscience de l'auteur, une création de l'imaginaire. Pour ma part, je n'ai connu que les dernières années de l'Armée d'Afrique. J'ai commandé au combat des tirailleurs et des spahis pendant la guerre d'Algérie. Au-delà de cette fraternité, je les ai vus plusieurs fois, s'exposer eux-mêmes directement s'ils voyaient leur lieutenant en danger, et personnellement menacé. Souvent j'étais veillé par eux, protégé, et il me reste de cette époque de ma vie de jeune officier le souvenir d'une rare connivence et d'un attachement qui n'avait pas de prix.
Bien au contraire, ce film nous montre des officiers, plutôt rares, mais uniformément maladroits, sinon racistes, peu soucieux de leurs hommes, et tout compte fait assez médiocres. Les tirailleurs, en revanche, sont patriotes, humains et fidèles, bien que traités sans égards et plutôt "chair à canon". Rachid Bouchared nous donne d'ailleurs à voir leurs assauts héroïques et sanglants en alternance avec l'image de leur général qui, confortablement assis au loin, observe simplement les hécatombes aux jumelles… C'est bien la re-création d'un réel imaginé.
Avant d'aborder l'hiver dans les Vosges, divers incidents vont alors se succéder qui nous plongent dans un racisme quotidien au sein du régiment. La charge, il est vrai, n'est pas toujours sans fondement. Qu'il s'agisse d'avancement, de récompenses ou de solde, de permissions refusées ou de censure du courrier… mais à trop forcer le trait, la fiction s'éloigne des réalités. Ce sont des tomates, qui paraît-il, étaient refusées aux Noirs, ou le grotesque d'un mauvais théâtre aux armées exécutant un "pas de deux" sur air de Coppélia. Nos fiers tirailleurs le boudent évidemment. Quittant la salle, ils se réunissent et manifestent. Un caporal intervient et rappelle : " Nous combattons pour la Liberté, et contre le nazisme". Plus question de libération de la Mère-Patrie comme on le proclamait en quittant Algérie. Un autre tirailleur évoque le meurtre de ses parents par l'armée française autrefois. "C'était la pacification". Une expression qui fait écho au débat d'aujourd'hui …
Laissons ici la relation du film, c'est l'ambivalence de son message qui fait réfléchir. Tantôt c'est l'enthousiasme, le patriotisme et le sacrifice. Ils chantent même comme jamais "Les Africains" et "La Marseillaise". Puis c'est la dureté des officiers, insensibles aux souffrances de leurs hommes, l'absence de reconnaissance et le racisme. Où cherche-t-on à en venir?
"Notre rôle, c'est de réveiller les consciences" déclarent les acteurs aux journalistes, ou encore :"Les spectateurs ont vraiment envie de parler politique". Et toujours ailleurs: "Aujourd'hui, grâce à Indigènes, on assiste à une vraie prise de conscience de la part des gamins et des profs…" ou bien "On nous dit vous faites partie de ce pays, et en même temps, on nous jette !"
Ne lit-on pas parfois que ce film manifeste un désir d'intégration. Peut-être … Mais est-ce un film Français qu'a voulu réaliser Rachid Bouchared, lui qui a présenté cette année "les Indigènes" pour les oscars à Los Angeles sous les couleurs de l'Algérie ?
Geste politique, symbolique, a-t-on déclaré, néanmoins quelque peu surprenant si l'on sait que ce sont les chaînes de télévision Antenne 2, FR 3 et Canal +, des aides nationales et régionales, des aides sur recettes et sur effets spéciaux qui ont assuré à 90% le financement de ce film. On ne les "jette" pas vraiment…
D'autant moins que "les Indigènes" ont bénéficié d'un effort d'information tout à fait exceptionnel, en particulier en direction des enseignants. Dans cinquante villes choisies, les professeurs d'histoire et de géographie, d'éducation civique ou de français, ainsi que les documentalistes des collèges et des lycées, ont été invités à découvrir le film en exclusivité. Il leur était indiqué comment se procurer un dossier gratuit d'accompagnement et le matériel pédagogique exploitable en classe.
Un document de huit pages couleurs était remis aux invités. Il présentait le scénario, les acteurs et les colonies ( "conquises parfois au prix de violences inouïes", ainsi la colonne Voulet-Chanoine "dévastatrice et massacrante" ), le code de l'indigénat (le travail forcé), les tirailleurs au secours de la France occupée (130.000 soldats indigènes foulent le sol français, "souvent encadrés par des officiers français ou des colons" ), la bataille de Monte Cassino et le sort des soldats indigènes après la guerre : Le massacre de Thiaroye au Sénégal, (les officiers français ouvrent le feu à la mitraillette lourde ) et la répression à Sétif, le 8 mai 1945. " Le drapeau algérien est levé par un scout musulman, tandis que du haut de leur balcon, les colons tirent sur le cortège…"
Suit alors un résumé du film etc…
Qui donc agit derrière cette opération d'information très spéciale ?
Effectivement, le film "Les Indigènes" était prévu pour déboucher sur la répression de Sétif. Rachid Bouchared nous déclare :"Le film devait se terminer par le massacre de Sétif en 1945, mais j'ai préféré garder cet événement dramatique pour un deuxième volet. Sétif se comprend mieux dans le contexte de la guerre d'Algérie…L'action débutera lors des émeutes, et se terminera au début de la guerre d'Algérie."
On se représente aisément la force des images qui seront imaginées et recrées, et l'émotion des spectateurs. Les assassinats haineux expliqueront-ils la démesure de la répression ? Saurons nous résister entre nous à la division ? Notre propre histoire ne peut-elle donc plus nous unir ? Quel tissu national, quel héritage, quelle communauté affective dans dix ou vingt ans ?
Après un film trouble, voici à présent venir un bien funeste projet. Qui cherche à remporter sur la France une victoire morale "complète et définitive" ?
Ce film montre en tout cas combien il est indispensable de se parler.
François MEYER
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