
Ce film documentaire de Jean-Pierre Lledo qui fait polémique en Algérie et qui semble même victime d'une certaine censure fait l'objet d'une mise au point, nous voulons dire d'une mise au"Monde" sous la plume de Florence Beaugé avec l'aide de trois historiens renomés, Benjamin Stora, dont on connait le penchant, Mohamed Harbi et Daho Djerbal. Consulter l'article
Nous ne résistons pas à reproduire l'article de Christophe Chemin qui paraît plus objectif et qui donne envie de voir ce film.
Lire également dans "LA NOUVELLE REPUBLIQUE" quotidien algérien, l'entretien réalisé par Nadia Agsous et parue le 21 avril 2008 en suivant ce lien
Algérie, histoires à ne pas dire... 
Article de Christophe Chemin
Le film de Jean Philippe Lledo, troisième d’une trilogie composée du Rêve
algérien et Algérie, mes fantômes, traduit avec force et cohérence la
complexité de l’Algérie d’aujourd’hui, ballotée entre passé et présent.
L’Algérie pendant la colonisation, le jour de son
Indépendance et aujourd’hui. Les Français, les Juifs, les Espagnols et les
Pieds-Noirs pendant la colonisation, le jour de l’Indépendnace algérienne et
aujourd’hui… L’histoire de notre pays et celle de l’Algérie, les deux rives que
représentent ces deux nations ne peuvent plus les comprendre, comme ils ne
peuvent plus se comprendre depuis la
Guerre d’Algérie et même bien après, générant un phénomène
d’attraction répulsive. Liés par le sang et les larmes, Algériens et Français
vivent dans des tabous qui confortent l’un ou l’autre pays à camper sur ses positions.
L’absence de l’Autre lui donne tort et raison. Certainement un sentiment de
honte, mais aussi du chagrin et de la peine. Tout ce qui fut enfoui ou refoulé
jaillit devant la caméra, véritable exutoire et preuve historique de la
complexité algérienne. Ce sont les algériens qui en parlent le mieux...
De toute évidence, l’indépendance de l’Algérie est une date importante.
Néanmoins, le film fait scandale de l’autre côté de la méditerranée. Pourquoi ?
Parce que les personnes interrogées, qui arpentent les sillons du passé,
n’hésitent pas à ériger un discours très complexe : le passé et la tutelle
française furent probablement une période plus heureuse que le présent (le
dernier chapitre du film sur Tchitchi en est la digne représentation) mais
pourtant, pour obtenir leur Indépendance, les Algériens n’auraient pas hésité
une seule seconde à poser une bombe dans l’appartement ou la propriété d’un
français ou un européen qu’ils adoraient : les paroles de Katiba, à
propos de sa relation fusionnelle avec Tata Angel, et la possibilité de mettre
une bombe chez elle si cela permettait à l’Algérie de devenir souveraine sur
ses propres terres, reflètent la complexité du rapport franco-algérien, des
tiraillements psychologiques et des idéaux des Algériens.
Tout le mérite du film repose sur la vérité qu’il tente de dégager sans
parsemer la mise en scène d’effets visuels ou métaphoriques inappropriés. Seule
une métaphore sur une vigne, le canonique et poétique exemple de la plante qui
pousse, de la progression, le symbole du renouveau, la représentation implicite
du cheminement est ici l’acte fondateur d’une réalisation qui ne se soucie
guère de l’apparence tant que la vérité des personnages devant la caméra touche
au but…
Le film, dans sa première partie, insiste sur l'image des fils de fer, qui
revient comme un leitmotiv pour signifier, semble t-il, deux choses : d’une
part, le carcan de l’Histoire empêchant les anonymes algériens de pouvoir se
libérer d’une Indépendance qui les priva de leur vérité personnelle, qui les
meutrit dans leur chair. L'Histoire a écrasé ces personnes, leur histoire
personnelle, pour faire triompher politiquement l'idée d'Indépendance sans
se soucier des blessures intimes et sentimentales de la génération
d'Algériens ayant noué des liens forts avec les Européens d'Algérie
avant et pendant la guerre. D’autre part, la quintessence de cette relation ténue entre l’Histoire et la Vérité est symbolisée par
ce motif du trait, du fil. En effet, les réseaux de fils coïncident avec les
réseaux mentaux et intellectuels des protagonistes. Le plus difficile étant de
recueillir des témoignages de personnes ayant été au cœur de l’action, vivant
encore de souvenirs terribles de guerre, d’embuscades et de massacres. Aziz,
dépité, s’agenouillant du fait du poids de la tristesse et du désarroi, pleure
à la fin de la première partie du film qui lui est consacrée. Aterré, il se
relève courageusement avec une force et une dignité impressionnantse et
touchantes. Le culte de la libération intérieure faisant foi, preuve de la
douleur qui est la sienne, il laisse parler son cœur, énonçant une critique de
l’Indépendance de l’Algérie. Pour Aziz, les seuls héros de l’Algérie furent les
anonymes morts pour d 'obscures et vaines causes.
Algérie, histoire à ne pas dire... est un film puissant. Aussi
percutant que S21 de Rithy Panh. Jamais depuis le film du réalisateur
cambodgien un documentaire ne fit exploser autant de tabous et suscita un tel
émoi. Un tel film est nécessaire pour comprendre les relations entre les
Français et les Algériens durant la période sombre de notre histoire commune.
In fine, les films actuels sur la guerre d’Algérie, fictions (Cartouches
Gauloises) ou documentaires (Algérie, histoires à ne pas dire),
révèlent un visage de la colonisation qui n’est pas si manichéen, et finalement
loin de ce qui est souvent présenté aujourd’hui. L’absence reste le terreau
fondamental de toute œuvre tentant ce combler un vide. Comment apporter une
rectification de l’absence par l’absence ? En peignant un portrait qui se veut
autant à charge, quand les Algériens parlent de L’O.A.S par exemple, que
dithyrambique lorsqu’ils parlent des échanges et du partage qui animaient leurs
relations avec les Européens et les Juifs. Une Algérie multiethnique qui, par
le prisme de victimes de guerre, reste en suspens quant à quête d'identité.
D'ailleurs, l'image de Katiba se faisant apostropher par un jeune algérien de la Kasba lui siginifiant que
pour lui, le passé est mort et ne signifie plus rien, que seul le présent
de ces jeunes compte et que le réalisateur devrait les filmer
eux plutôt qu'elle, compose avec l'idée d'un peuple et d'un pays écorchés et
délaissés... En 1962, un choix légitime fut fait, mais une autre blessure
s'ouvrit, invisible celle-là...
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Monsieur Jean-Pierre Lledo, algérien, "pied rouge" ayant opté pour la nationalité algérienne après l'indépendance a interrogé 4 personnes ayant vécu la période 1954 - 1962 et racontant chacun à sa manière, l'atmosphère, les faits, les personnages qu'ils ont côtoyés, leurs espoirs, leurs déceptions, leurs convictions, leurs engagements ou leurs recherches quarante cinq ans après.
C'est très intéressants, très réalistes, sans concessions et surtout, ce n'est pas manichéen.
Il n'y a pas d'un côté les bons, les "rebelles" algériens, les musulmans, et leurs soutiens et de l'autre les méchants, les Pieds-Noirs, les chrétiens, les juifs et autres "blancs".
On comprend après cela que Monsieur Jean-Pierre Lledo n'est pas persona grata en Algérie et ne se risque pas à rentrer chez lui.
Ce film est très peu distribué, mais s'il passe dans votre région, faîtes le voyage.