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Un peu d'Histoire. Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
05-04-2007

 

Malek Aït Hamouda actualise la recherche historique architecturale du fort de Gouraya et fait un retour sur une sainte Kabyle du XVI ème siècle: Yemma Gouraya.

Place à l'Histoire avec un grand H.

Ci-après les extraits d'une interview de notre confrère kabyle.com:

 

Kabyle.com : Pourriez-vous vous présenter aux internautes ?

Malek Aït Hamouda : Je suis un passionné d’histoire et du patrimoine historique de la ville de Bgayet, qui se trouve être aussi, la ville de mes origines. J’ai entrepris une étude préalable à la restauration du « Fort Gouraya » dans le cadre de mon projet de fin d’études en architecture, que je vais soutenir à l’École d’architecture de Paris la Villette.

Kabyle.com : Vous venez de défrayer la chronique en annonçant avoir découvert la vraie histoire de « Yemma Gouraya » et du Fort qui en porte le nom, expliquez-nous ?

Malek Aït Hamouda : « Défrayer » est un mot démesuré, je dirai que j’ai, simplement, élucidé l’histoire du « Fort Gouraya » et la légende qui l’habite, à travers une recherche approfondie que j’ai menée depuis quelques années.

Il faut savoir que cet édifice, connu de tous en Kabylie et ailleurs dans le monde, gardait ses secrets, il était l’objet de nombreuses contrevérités historiques concernant son origine et sa légende.

J’ai répondu, en décembre 2006, grâce à une petite exposition au Théâtre Régional de Bgayet (TRB), aux questions que suscitait le « Fort Gouraya » et j’ai répondues également à quelques questions concernant la légende de « Yemma Gouraya », avec l’aide de Meriama Yahiaoui qui prépare une thèse sur le pèlerinage auprès de « Yemma Gouraya ».

Kabyle.com : Quelles ont été vos sources pour votre travail sur « Yemma Gouraya » ?

Malek Aït Hamouda : Pour ce qui est de l’histoire du Fort, il existe des sources au Service historique de l’Armée de terre en France. Des archives se trouvant là-bas prouvent, d’une manière indiscutable, que le Fort est de construction française. En effet, on y trouve les projets de construction du « Fort Gouraya » avec les plans et les devis.

Il existe aussi des livres du XIXe siècle relatant la conquête de Bgayet par les Français, qui sont, le plus souvent, introuvables en Algérie et qu’on trouve à la Bibliothèque Nationale de France. C’est le cas par exemple de livres comme celui de CARETTE, LAPENE ou FERAUD entre autres, qui citent clairement la construction du Fort « Gouraya » et l’existence auparavant du marabout de la Sainte Gouraya.

En ce qui concerne la vie de « Yemma Gouraya », des sources françaises et algériennes citent la Sainte tel que EL WARLTINLANI, Paule WINTZER, FABAR, BOULIFA, Kamel FILALI, et bien d’autres !

Kabyle.com : Par quels moyens et dans quel cadre avez-vous pu accéder aux archives du ministère français de la Défense ?

Malek Aït Hamouda : En tant que chercheur, on peut avoir accès aisément aux archives de l’Armée de terre française. La difficulté ne réside pas dans l’accès aux archives, mais surtout dans la patience et le temps que demande une recherche afin de trouver un document et rassembler le « puzzle historique ».

Kabyle.com : Pouvez-vous annoncer, ici, les résultats auxquels vous êtes parvenus au bout de vos recherches ?

Malek Aït Hamouda : D’une manière succincte, on peut dire aujourd’hui que le « Fort Gouraya » est de construction française et non espagnole comme il était rapporté auparavant. On peut affirmer aujourd’hui, d’une manière certaine, que toutes les pierres du « Fort Gouraya » datent du XIXe siècle et ont été bâties par le Génie militaire français.

Par ailleurs et ceci est le plus important, on sait aussi grâce à ces mêmes archives qu’avant la construction du « Fort Gouraya », existait la « koubba » (marabout) de « Yemma Gouraya », détruite en 1834 par les Français avec la construction du Fort. Cette « koubba » a été un haut lieu de pèlerinage avant la conquête française et même pendant la présence française malgré sa destruction. Ce qui explique que le site est resté, jusqu’à aujourd’hui, un lieu de pèlerinage. Ainsi, cette découverte contredit ceux qui réfutaient l’existence de la Sainte et de son lieu de sépulture.

Quant au personnage de « Yemma Gouraya » et l’histoire de sa vie, la recherche fut plus infructueuse. Néanmoins, à travers quelques écrits historiques et en se basant surtout sur la mémoire collective, on rapporte qu’elle est depuis des siècles la « sainte patronne » de la ville comme « Sidi Abderrahmane » l’est pour Alger, « Sidi El Houari » pour Oran et « Sidi Boumediene » pour Tlemcen !

Kabyle.com : Que pouvez-vous nous dire sur le personnage de « Yemma Gouraya » ?

Malek Aït Hamouda : En se basant donc sur la mémoire collective et de quelques écrits historiques, on suppose que « Yemma Gouraya » était une Sainte qui aurait vécu au XVIe siècle. Connue pour sa science et sa piété, elle vécut l’occupation de Bgayet par les Espagnols et fut une résistante contre ce que l’on appelait l’ennemi chrétien avec les frères « Barberousse ». La Sainte joua, je pense, le même rôle que Fatma N-Soummer contre les Français trois siècles plus tard.

Après la libération de Bgayet des Espagnols, Gouraya alla vivre en ermitage au sommet de la montagne où elle fut inhumée après sa mort. C’est cette version que rapporte la mémoire collective qui parait la plus plausible : l’histoire d’une femme guerrière qui vécut en ermitage au sommet de la montagne.

Cependant, je souhaite que ce travail de recherche soit poursuivi par des chercheurs dans d’autres spécialités : historiens, sociologues, anthropologues et linguistes. Car, même si j’ai répondu à toutes les questions concernant ma spécialité (l’architecture du monument), il reste toujours des points à éclaircir sur l’histoire de la Sainte, faute de sources suffisantes.

Kabyle.com : Vous affirmez qu’elle a été inhumée là où elle avait vécu, comment êtes-vous arrivés à cette conclusion et avez-vous recherché ses restes ?

Malek Aït Hamouda : Il existait une « koubba » où venaient en pèlerinage depuis des siècles les Kabyles, donc logiquement, cette « koubba » renfermait le tombeau de la Sainte. Rares sont les cas où une « koubba » ne renfermait pas réellement le tombeau d’un Saint.

On peut, aujourd’hui, tracer le rectangle de la « koubba » de « Yemma Gouraya » malgré sa disparition, grâce au relevé qu’avait fait le Génie militaire, en 1833, avant la construction du fort. Cependant, c’est au CNRPAH (Centre National de Recherches Préhistoriques, Anthropologiques et Historiques), organisme habilité à faire des fouilles archéologiques en Algérie, qu’il appartient de rechercher le squelette de la Sainte au cas où il aurait subsisté à l’intervention française.

Je veux préciser ici que les Français n’ont pas détruit la « koubba » pour des raisons politiques comme je l’ai lu dans certains articles de la presse parlant de mon travail, ils l’ont détruite pour la simple raison de la conception du Fort. Cependant, il est arrivé que les Français détruisent, volontairement, des « koubbas » pour des raisons politiques, ce fut le cas par, exemple en 1847, avec la destruction de « Sidi Mâamer » pour punir les « Mezzais » de leurs incessantes attaques contre Bougie !

Kabyle.com : Quand et par qui est-ce que le Fort, qui porte actuellement son nom, a été construit et quelles sont les différentes transformations qu’il a subit depuis, avec des dates si possible ?

Malek Aït Hamouda : Après la prise de Bgayet et du marabout de « Lalla Gouraya » par les Français le 12 octobre 1833, le général TREZEL, chef de l’expédition, et le colonel LEMERCIER, directeur des fortifications, ordonnèrent, à des fins stratégiques, la construction du « Fort Gouraya » et du chemin muletier de 4 kilomètres qui le relie à la ville.

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Plan du marabout de Gouraya en 1833

Le sommet du Gouraya était, en effet, le poste le plus important à la défense de Bougie et était perçu comme la clef de la place. Les sapeurs du Génie, commandés par le chef du Génie à Bougie, VIVEN et le 2ème bataillon d’Afrique, sous le commandement supérieur du colonel DUVIVIER, assurèrent, pendant deux ans, la mise en œuvre des fortifications et du chemin muletier.

Par la suite, d’autres forts et blockhaus détachés furent construits, créant ainsi une ceinture de fortifications destinée à défendre la garnison de la place de Bougie contre les attaques kabyles et firent de Bougie une place forte imprenable au XIXe siècle. Ces fortifications détachées en plus du « Fort Gouraya » sont : le Fort Lemercier, la Tour d’Oriac, le Blockhaus d’Oriac, le Fort Clauzel, le Fort du fossé, la Redoute de la plaine et le Fort Salomon.

Le « Fort Gouraya » a subi des transformations successives entre 1833 et 1902. Il est d’une superficie de près de 1 500 m² et a la forme d’un quadrilatère irrégulier allongé. Il est un exemple type des fortifications détachées construites par les Français au XIXe siècle. Les fortifications du « Fort Gouraya » sont composées d’un bastion, d’un demi-bastion et de deux redans. Quant aux bâtiments militaires, construits en lieu et place de la « Koubba de Yemma Gouraya », détruite au début de l’occupation, ils sont tous situés dans le réduit intérieur du Fort et sont composés d’une caserne pour les soldats, construite en 1836, d’un logement pour le commandant du Fort et d’un magasin à poudre, construits en 1840. Leurs couvertures servaient à recueillir les eaux de pluie pour alimenter la citerne au sein du réduit intérieur. Pendant la période trouble de guerre entre la garnison de Bougie et les Kabyles, de 1833 à 1849, le détachement du « Fort Gouraya » était composé d’un commandant du Fort, deux caporaux, un tambour et 30 à 100 soldats du 2ème bataillon d’Afrique. Il était armé de 2 obusiers de montagne et de 2 fusils de rempart. Perçu comme la maison du diable par les Kabyles, le Fort eut à subir, durant cette période, plusieurs attaques acharnées de leur part, la plus importante fut celle du 6 juin 1836, journée où périrent héroïquement près de 250 Kabyles dans leur tentative de prendre le Fort en passant par le Pic de la dent.

Le fort fut ainsi occupé par un détachement de l’Armée française jusqu’à 1849. Une fois que la pacification des tribus de la région fut assurée par le maréchal BUGEAU, le rôle des Forts détachés de Bougie fut moins primordial pour la défense de la ville, le « Fort Gouraya » fut donc inoccupé en temps de paix. Cependant, il fût entretenu par le Génie de l’Armée française et maintenu en état pour être réoccupé en cas de guerre, ce qui arriva avec la Révolution de 1871.

Plus tard, dans l’éventualité où la garnison de Bougie perdrait la ville en subissant une attaque ennemie, il était prévu que les soldats se replieraient sur les crêtes du Gouraya. C’est ainsi qu’un bâtiment fut construit, en 1902, dans le bastion du « Fort Gouraya » composé d’un magasin aux vivres, d’une cuisine et d’un four à pain destiné à fournir du pain aux soldats qui stationneraient sur les crêtes.

La dernière intervention de sauvegarde du Fort par le Génie remonte à 1930, par la suite, il fut délaissé par ce que devenu obsolète. Il fut néanmoins réoccupé par les soldats français, juste avant et pendant la guerre d’Algérie (1945-1962). Après l’Indépendance de l’Algérie en 1962, le Fort fut pillé et tomba progressivement en ruine. Il fut occupé par différents « ukils » de la « koubba de Yemma Gouraya » jusqu’à aujourd’hui.

Kabyle.com : Qu’est-ce qui a fait, selon vous, que la vraie histoire de « Yemma Gouraya » et du Fort, se perde au profit d’une version erronée, voire même fausse ?

Malek Aït Hamouda : Il faut déjà savoir qu’aucun travail de recherche historique n’a été réalisé sur le « Fort Gouraya », ce qui est le cas encore pour de nombreux édifices de la région. Je citerai pour exemple le « Château de la comtesse » à Aokas ou le « Piton » d’Akbou…

Le seul livre qui affirme que le « Fort Gouraya » est de construction espagnole est le livre « Bejaïa », édité par le ministère de la Culture en… 1975. C’est de ce livre que vient la principale source d’erreur écrite. Mais, il se disait auparavant de la part des Bougiotes que le Fort était espagnol. Comment cela se fait-il ? Peut-être pour faciliter l’appropriation du monument, rejetant ainsi l’origine française de l’édifice, assimilé au colonisateur, ou encore parce que le nom du Fort n’est pas Français à la différence des autres Forts détachés qui portent les noms d’officiers français.

Peut-être aussi que Gouraya ayant combattu les Espagnols, il y eut un amalgame sur l’origine espagnole du Fort. Le mystère reste quant à l’origine exacte de cette erreur. En fait, je pense que c’est un cumul d’hypothèses sans réel fondement qui y ont conduit. Je citerai pour exemple Mouloud GAID, qui rapporte l’hypothèse de FÉRAUD quant à l’origine vandale du nom de « Gouraya » en omettant de rapporter aussi l’autre hypothèse de FÉRAUD donnant le nom de « Gouraya » à la Sainte inhumée au sommet de la montagne.

Par ailleurs, la disparition de la « koubba » a laissé place à un édifice militaire, ce qui a mis le doute aux générations suivantes sur l’existence d’un lieu sacré en ces lieux. Sans oublier qu’après l’Indépendance, le culte des saints a été dénigré par le Pouvoir algérien. De toute façon, il faut savoir que, malheureusement, les chercheurs algériens manquent de sources pour faire leur travail, les archives et les livres les plus anciens se trouvent en France, il leur faut donc se déplacer.

Kabyle.com : Quel rôle a joué « Yemma Gouraya » en son temps et quel rôle joue-t-elle (sans le vouloir !) dans l’imaginaire des gens, surtout des Bougiotes, de nos jours ?

Malek Aït Hamouda : « Yemma Gouraya » n’a pu jouer qu’un rôle très positif pour la ville étant donné la renommée de son nom aujourd’hui. On nous rapporte que la Sainte, connue pour sa science et sa piété, avait le don de la prophétie et des miracles de son vivant. Ce qui est certain, c’est que sa « koubba » fut un haut lieu de pèlerinage où se rassemblaient les Kabyles qu’ils soient pauvres ou charitables. Malgré la destruction de son mausolée, son nom est resté ancré dans notre mémoire collective.

Les Français donnèrent son nom au Fort et à la montagne. Beaucoup viennent encore aujourd’hui au Fort en pèlerinage pour laisser « Lwaâda » (En Kabyle : Offrande) à « Yemma Gouraya » ou bien la solliciter d’être leur intermédiaire auprès de Dieu. Cette croyance qui, peut paraître païenne, est encore vivace et reste un beau patrimoine immatériel dans tout ce qu’elle présente de solidarité entre les personnes dans les processions et le partage des offrandes.

Gouraya reste aussi la Sainte protectrice de la ville, la « Sainte patronne » de Bgayet. Aujourd’hui, elle est toujours aussi présente dans notre vocabulaire, nos Arts et nos chansons. Les Bougiotes ne se disent-ils pas être les enfants de « Yemma Gouraya ? Elle reste, assurément, le plus beau patrimoine de Bgayet, car comme l’écrivait Victor Hugo : « Le plus beau patrimoine est un nom révéré ».

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