
L'ancien premier ministre prend position pour la construction d'un deuxième porte-avions nucléaire et se positionne une nouvelle en homme d'état. Lire la contribution au débat du Figaro de Michel Rocard en suivant ce lien.
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Oui à un second porte-avions financé par le nucléaire
Le Figaro 12/06/2008 |
Michel Rocard, l'ancien premier ministre, détaille les raisons pour
lesquelles la France ne peut se passer d'un deuxième porte-avions.
Voilà
bien sûr le communiqué que nous ne verrons jamais. Il serait pourtant
parfois nécessaire, puisque nous venons d'apprendre que
vraisemblablement le Charles-de-Gaulle n'aura pas de jeune frère, ce
qui est une décision surprenante et dommageable. L'extrême
sophistication de tels engins exige beaucoup d'entretien et de
révisions, quelques semaines chaque année, quelques mois tous les
quatre ou cinq ans. Cela revient à dire que si l'on pense vraiment
qu'on en a besoin, il en faut deux pour en avoir toujours un à la mer. La
vie d'un grand système d'armes est un parcours complexe. Quelques
années de réflexions, évaluations et dessin des plans, sont suivies de
quelques autres, en tout une bonne dizaine, pour «construire» l'objet.
Enfin le système d'armes reste en service vingt à trente ans selon les
cas. En adopter un est donc une décision très lourde. Il y a pourtant
dans la vie de tout système un jour particulier. C'est celui ou le chef
de projet peut enfin dire : «Voilà, nous savons ce que nous voulons,
les objets définis sont aptes à remplir leur mission.» Il ne reste plus
qu'à fabriquer. Et là bien sûr c'est le premier ministre qui arbitrera
entre le ministre de la Défense toujours pour et le ministre des
Finances toujours contre. C'est moi qui ai pris cette décision
pour le Charles-de-Gaulle. Je l'ai «portée» quatre ou cinq mois.
Impérial, le président Mitterrand que j'avais naturellement consulté
m'avait dit : «C'est un problème de gouvernement.» De fait la
Constitution est claire. Si le président est chef des armées, le
premier ministre met en œuvre la Défense nationale. Les deux
idées qui m'ont conduit à prendre une décision positive sont les
suivantes. Bien plus petite que les États-Unis, la France est tout de
même seule au monde à côté d'eux à être présente sur tous les
continents, à s'intéresser à la totalité des conflits et des
difficultés qui entravent le monde, à avoir charge de protéger, à
l'occasion d'évacuer nombre de ses ressortissants et de ressortissants
d'Europe vivant et travaillant partout dans le monde. Même la
Grande-Bretagne n'exprime pas ses intentions avec la même ampleur. Pour
ce faire, nous avons gardé longtemps et nous avons toujours des bases
terrestres. Mais les bases terrestres à l'étranger on finit par les
perdre, on peut en être chassé, on peut être empêché de les employer
comme on le veut… Les bases flottantes, elles, demeurent. La
deuxième idée qui m'a conduit à la décision est un peu la même, mais
vue dans l'autre sens, de manière plus stratégique. Je la tiens de
l'amiral Le Pulloch : «Au fond, nous, le groupe aéronaval, on est faits
pour intervenir dans tous les conflits où l'Union soviétique n'est pas
partie.» Traduction libre : un porte-avions est un outil bien trop
dangereux pour qu'on puisse ne pas s'en occuper mais bien trop fragile
et trop visible. En cas de conflit mondial stratégique il est une cible
prioritaire et il ne peut résister. Pour tous les autres conflits il
est irrésistible. Il peut frapper jusqu'à plus de 3 000 km de là où il
est, il est de taille à embarquer des rapatriés par milliers. Il est
hors de portée des armements dont disposent la totalité des nations à
l'exception d'une dizaine. Sa seule présence représente une menace
terrifiante. Il est l'arme majeure pour tous les conflits de basse ou
moyenne intensité dont le monde est constamment plein. Pour la
France, avoir un porte-avions à tout moment prêt à prendre la mer, ce
qui veut dire en avoir deux, est aussi indispensable à son rang qu'à
ses responsabilités. Et c'est une affaire française. J'ai rêvé
un demi-siècle de défense stratégique européenne. Cette partie est
perdue maintenant. Nous ne ferons ensemble que du soutien militaire à
l'humanitaire ou du maintien de la paix. Il serait sage de s'y faire. Seulement
voilà, cela coûte très cher. Or personne ne souhaite augmenter notre
budget militaire. Il faut donc le financer sur le budget militaire.
C'est difficile. On ne peut laisser dégrader encore la qualité de
l'équipement de l'armée de terre, ni diminuer encore les heures
d'entraînement de l'armée de l'air. Il y a pourtant un poste majeur
dans ce budget, qui coûte lui aussi très cher et qui maintenant fait
doute : c'est l'armement nucléaire. Depuis la première explosion
nucléaire expérimentale française en 1960, la France tire une grande
fierté de son entrée dans le club nucléaire. Elle voit dans sa capacité
nucléaire de dissuasion la clé suprême de sa défense et la garantie de
son invulnérabilité. L'histoire lui donne de fortes raisons de penser
de la sorte. Nous avons quasiment construit un mythe national. Il
y avait de quoi. L'histoire m'a donné de pouvoir recueillir
successivement les confidences sur ce sujet d'Henry Kissinger, ancien
secrétaire d'État des États-Unis, puis de Robert McNamara, ancien
secrétaire à la Défense. Connus tous deux pour être fréquemment en
désaccord, ils étaient pleinement d'accord sur ce point : de Gaulle a
eu raison. Jamais un président américain n'aurait fait donner le feu
nucléaire pour défendre autre chose que son propre peuple et son propre
territoire. Or la doctrine par ailleurs sage de la riposte flexible par
rapport à celle des représailles massives ouvrait aux Soviétiques un
immense espace pour des gesticulations ou même des agressions purement
conventionnelles. Dans ce dernier domaine, les forces stationnées en
Europe, américaines comprises, étaient par rapport à celles des soviets
dans un rapport de 1 à 6. La décision de la France maintenait donc pour
le commandement soviétique le degré d'incertitude ou d'incalculabilité
nécessaire pour les convaincre de ne pas explorer les limites que cette
«latitude conventionnelle» leur ouvrait. Nous eûmes donc raison, de
l'aveu même des plus grands connaisseurs américains. Il y a de
quoi être fiers, féliciter nos stratèges et nos généraux, et écrire
cette histoire à notre avantage. Il n'y a pas de quoi en faire un dogme
permanent. Car l'efficacité démontrée de la dissuasion a dépendu
de facteurs multiples. Il ne s'agissait que de deux camps, qui
prétendaient se gouverner et se conduire au nom de la raison. Les
signaux d'alerte qu'ils échangeaient étaient parfaitement compris par
l'autre. Enfin la prolifération n'était qu'une crainte intellectuelle
prospective. Tout cela a profondément changé. Ni l'Inde ni le
Pakistan ne prétendent s'occuper du reste du monde. Il n'y a de
problème contemporain sérieux qu'avec la Chine. L'insistance qu'elle
met à voir traiter pacifiquement par la négociation et dans le cadre
des institutions internationales le problème de l'énorme place
commerciale qu'elle demande sur les marchés devrait nous conduire à une
évaluation limitée de ce danger. Mais de toute façon sa surface et sa
population la mettent à l'abri d'une frappe qui puisse être décisive,
l'inverse n'étant pas vrai pour nous. Traiter nucléairement un conflit
avec la Chine serait parfaitement suicidaire. Reste le cas de la
Russie. Elle vit la relation avec la Chine largement comme nous. Elle a
le même intérêt évident que nous à traiter cette relation en appui avec
l'Occident, et notamment avec l'Europe. Maintenir pointée vers elle une
menace nucléaire fondée sur la dimension patriotique ou nationale que
prend sa réémergence serait une faute stratégique de première grandeur.
Il n'y a plus aucune pertinence à maintenir une dissuasion contre les
actuelles puissances nucléaires reconnues. Mais il y a bien un
danger, tout à fait grave et tout à fait contemporain. C'est la
prolifération. L'arrivée à la détention d'armes nucléaires par des
États gouvernés par des fanatiques religieux, en dehors de toute
référence à la rationalité dans le traitement des conflits, est un
danger extrême. Comme l'est, davantage peut-être, la saisie de bombes
ou même seulement de matières nucléaires par des groupes terroristes
non étatiques. Devant de telles menaces, qui sont celles d'aujourd'hui,
il est clair que la destruction de populations entières n'est pas la
bonne réponse. La bonne réponse, c'est la destruction ponctuelle et
précise d'installations et d'engins voire de personnes. Le nucléaire
n'est ici d'aucune utilité. Il y a un peu plus de deux ans
maintenant, quatre des plus hauts responsables américains ayant été en
charge de ces domaines, Henry Kissinger, Sam Nunn, quinze ans président
de la commission des forces armées du Sénat, William Perry, ancien
secrétaire à la Défense, et Georges Schultz, ancien secrétaire d'État,
ont ensemble écrit que la dissuasion nucléaire était de moins en moins
pertinente devant l'état du monde et de plus en plus dangereuse devant
la prolifération. Ils en concluaient à l'urgence de l'ouverture de
négociations entre les cinq membres permanents du Conseil de sécurité
pour organiser l'éradication progressive et négociée des armes
nucléaires. Et Gordon Brown, premier ministre de Grande-Bretagne, vient
de se rallier à cette idée. La France s'honorerait de faire savoir qu'elle a perçu ce mouvement, qu'elle le comprend et qu'elle est prête à l'accompagner. En
tout cas la chose est claire : c'est dans le secteur du nucléaire qu'il
faut commencer à faire les économies nécessaires pour fabriquer le
deuxième porte-avions, qui, lui, répond concrètement à beaucoup des
conflits d'aujourd'hui.
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