
A la veille de la publication du "Livre blanc sur la défense" le "Figaro", sous la plume d'Isabelle Lasserre lève un coin du voile. Ne manquer pas de lire également notre note de lecture dans l'onglet "culture" et "Livre" sur le livre du général Vincent Desportes.
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Les nouvelles menaces contre la France
Par Isabelle Lasserre
29/05/2008 | Mise à jour : 10:55
EXCLUSIF - Le livre blanc sur la défense, que le président Sarkozy
s'apprête à publier, fait le point sur les risques auxquels notre pays
est exposé. Le Figaro lève le voile sur ce document clé.
La
première fit tomber en une nuit le mur de Berlin, en 1989. La seconde
fit voler en éclats le communisme et l'URSS en 1991. La troisième fit
s'effondrer les tours du World Trade Center de New York en septembre
2001. Trois «surprises stratégiques» qui ont profondément changé le
monde. Sans entraîner de rupture grave, les essais nucléaires
pakistanais en 1998 ou la découverte d'un réacteur atomique en Syrie
probablement fourni par la Corée du Nord et détruit par Israël en
septembre 2007, ont aussi débarqué de façon impromptue sur l'échiquier
international.
L'histoire est jalonnée de ce type d'événements qui prennent une
forme à laquelle nul n'avait jamais songé. «Mais aujourd'hui, explique
Bruno Tertrais, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique
(FRS) à Paris, la surprise est devenue un élément structurant du
contexte stratégique.»
Tous les quinze ans environ, le gouvernement français demande à une
commission d'experts de rédiger un livre blanc pour définir une
stratégie globale de défense, basée sur une analyse des risques qui
menacent la France. Le précédent date de 1994. Le chef de l'État,
Nicolas Sarkozy, doit présenter le 17 juin les conclusions du nouveau
livre blanc, sur lequel une trentaine de spécialistes planchent depuis
neuf mois.
1994-2008 : entre les deux documents, le contexte stratégique
mondial a changé de façon dramatique. Et avec lui, les ennemis. Il y a
quatorze ans, le monde s'adaptait à la sortie de la guerre froide.
L'ordre bipolaire avait vécu. Paris s'inquiétait de l'explosion des
guerres balkaniques, mais avait bon espoir que la Russie de Boris
Eltsine, libérée du joug communiste, rejoigne le camp démocratique et
européen. Vu d'Occident, le monde allait plutôt bien. L'Europe avait de
grandes ambitions. L'espoir dominait au Proche-Orient. Rien d'étonnant,
donc, à ce que le précédent livre blanc mette l'accent sur la nécessité
d'accompagner la transition des pays d'Europe centrale et orientale,
qu'il souligne avant tout les risques de prolifération nucléaire et
qu'il s'inquiète des extrémismes religieux et nationalistes.
L'Asie, principal cauchemar des stratèges
Aujourd'hui, le contexte est sombre comme il l'a rarement été.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001 perpétrés par al-Qaida aux
États-Unis, le terrorisme a brusquement changé d'échelle. Il s'est
aussi déterritorialisé, jusqu'à prendre racine au cœur des pays
occidentaux. Les Anglo-Saxons parlent de «home ground threat» pour
désigner les populations ayant épousé l'idéologie islamiste et menaçant
directement le pays dans lequel elles sont installées.
La France, qui ne se connaît pas d'adversaire étatique déclaré, est
particulièrement concernée par le terrorisme. L'ancien GSPC algérien
(Groupe salafiste pour la prédication et le combat) devenu en 2007
al-Qaida au pays du Maghreb islamique (AQMI), l'a nommément désignée
comme ennemi.
L'arme nucléaire, surtout si l'on imagine qu'elle puisse un jour
être utilisée par des terroristes, est un sujet de préoccupation
constante depuis la découverte, en 2003, du réseau pakistanais du Dr
Khan, qui, en essaimant jusqu'en Libye et en Corée du Nord, a révélé
l'ampleur de la prolifération atomique. L'inquiétude a été aggravée par
l'incapacité de la communauté internationale à stopper le programme
nucléaire iranien.
Au conflit israélo-palestinien se sont ajoutées la guerre en Irak,
la crise libanaise et ses connexions syriennes et iraniennes, sans
compter l'instabilité en Arabie saoudite et en Égypte. Les nouvelles du
Moyen-Orient sont d'autant plus mauvaises que les conflits sont
désormais interconnectés, et en partie rythmés par les activités
diplomatiques et guerrières du Hezbollah. Malgré les tentatives de
réformes politiques au Maroc, la situation au Maghreb ne s'est pas
améliorée depuis 1994 : les réseaux terroristes se sont, au contraire,
consolidés.
L'Asie qui, depuis le début des années 1990, a renforcé sa posture
stratégique, donne des cauchemars aux stratèges. Taïwan vit désormais
sous la menace directe des missiles balistiques chinois, sciemment
dirigés vers l'île pour empêcher toute velléité d'indépendance. Le
contentieux entre la Chine et le Japon, qui sommeille aujourd'hui, peut
à tout moment se réveiller. Malgré les efforts de l'Administration
américaine, la question de la Corée du Nord et de son programme
nucléaire n'est pas résolue. Et personne ne peut exclure une nouvelle
guerre entre l'Inde et le Pakistan, deux puissances nucléaires.
Tout cela a un impact direct chez nous. «Rien de ce qui se passe de
majeur dans cette région ne peut nous être étranger», prévient Thérèse
Delpech, directeur des Affaires stratégiques au Commissariat à
l'énergie atomique (CEA) et membre de la commission sur le livre blanc.
Un événement important en Asie aurait des conséquences économiques et
financières immédiates dans le monde occidental et donc en France. Mais
il aurait aussi, en raison de la mondialisation, des conséquences au
Proche-Orient et au Moyen-Orient, une zone d'influence de la France où
elle peut être amenée, comme au Liban avec la Finul, à intervenir pour
secourir la paix.
Déception, également, du côté de la Russie, que l'Occident rêvait
d'intégrer dans son espace. La rhétorique antioccidentale du Kremlin,
ses tentatives d'empêcher l'Ukraine de rejoindre le Partenariat pour la
paix de l'Otan, sa diplomatie énergétique agressive ont alourdi les
relations entre la Russie et l'Europe. De Moscou à Pékin, en passant
par Téhéran, «nous assistons au retour des politiques de puissance,
assises sur de fortes pressions nationalistes», déplore Thérèse Delpech.
Le contexte est d'autant plus inquiétant qu'il s'accompagne, selon
cette experte des questions stratégiques, d'un «déclin de l'influence
américaine dans le monde». L'optimisme dont était entouré, en 1994, le
mandat de Bill Clinton, a depuis été tempéré par l'embourbement de la
puissance américaine en Afghanistan et en Irak.
Dix-sept ans après la fin de la guerre froide, le risque d'un
conflit interétatique auquel serait mêlée la France est considéré comme
minime par les experts. En revanche, la France, à qui le siège
permanent dont elle dispose au Conseil de sécurité des Nations unies
donne des responsabilités particulières, «devra se projeter dans les
années qui viennent dans des conflits plus étoffés, type Afghanistan,
avec une nette tendance au durcissement», affirmait récemment le chef
d'état-major des armées, le général Jean-Louis Georgelin, lors d'un
colloque consacré à la défense.
Les dangers de la cyberguerre
Absentes du précédent livre blanc, le document 2008 s'attarde
longuement sur deux menaces d'un genre nouveau. D'abord, les
cyberattaques, c'est-à-dire les agressions menées via le réseau
Internet qui ciblent les centres de commandement ou les données
essentielles détenues sur ordinateur. «Le cyberespace s'est affirmé
comme le cinquième espace de batailledans le monde», explique Bruno
Tertrais. Les grands États, notamment les États-Unis, investissent
massivement dans le cyberespace.
Certains pays, notamment la Russie, n'hésitent plus à lancer des
cyberguerres. Parce qu'elle voulait retirer du centre-ville un monument
à la gloire de l'ancienne Armée rouge soviétique, l'Estonie s'est
attiré les foudres de Moscou en 2007. Pendant plusieurs jours, les
sites stratégiques du pays ont été pris d'assaut par des pirates
russes. Ces derniers ont lancé, de plus, plusieurs attaques contre le
Pentagone américain.
Ensuite, le livre blanc s'inquiète des changements climatiques, dont
les conséquences sur les agricultures des pays pauvres, au Moyen-Orient
ou en Afrique, risquent d'affecter directement la France, en termes de
pression migratoire notamment. D'un livre blanc à l'autre, beaucoup
d'illusions ont été emportées par les eaux du tsunami qui s'est abattu
sur les côtes du Sud-Est asiatique en 2004 ou balayées par le cyclone
Katrina qui a ravagé la Nouvelle-Orléans en 2005. Dans la même
catégorie de menaces, les experts classent aussi les pandémies,
qu'elles soient d'origine naturelle, comme la grippe aviaire, ou
terroriste, par le biais d'une attaque bactériologique.
Pour faire face à ce type de menaces, la France est-elle
suffisamment armée ? Puissance nucléaire militaire, elle possède aussi
la capacité d'intervenir hors de ses frontières. Le nombre important
d'attaques terroristes qui ont été déjouées sur le sol français depuis
2001 et le fait qu'il n'y ait pas eu d'attaque majeure sur le
territoire depuis 1995 rappellent que la France sait répondre au risque
terroriste, en s'appuyant notamment sur le renseignement humain. Mais
ce n'est pas assez pour se rassurer. «Sept ans après septembre 2001, le
système et les procédures françaises ne me semblent pas optimisés pour
faire face à une crise intérieure majeure, qu'il s'agisse de
terrorisme, de pandémie ou de catastrophe naturelle», prévient Bruno
Tertrais.
Informés par le livre blanc de la réalité des menaces, l'armée et
les services de sécurité vont désormais mener les adaptations
nécessaires. Reste à savoir comment la France mariera, dans le détail,
l'analyse des experts à la rigueur budgétaire.
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