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J'AIME TROP LE LIBAN
CHRONIQUE DE MAITRE JACQUES
TREMOLET DE VILLERS
J’aime trop le Liban et les Libanais pour leur dire autre chose que des paroles d’amitié. Ce pays, qui est un peu mon pays, a trop souffert pour que des critiques ou des leçons s’ajoutent à leur souffrance, voire qu’une réflexion entame leurs raisons d’espérer. Mais il y a un point sur lequel je voudrais, avec toute la délicatesse que nécessite la douleur, attirer leur attention, pour les mettre en garde contre toute illusion. J’entends, partout, annoncer la création, par l’O.N.U. d’un tribunal international, pour le Liban. Ce Tribunal étancherait leur soif de justice, permettait de savoir qui a tué qui, et pourquoi pas ? ce Tribunal serait le prélude à la paix.
Eh bien ! Mes chers amis du Liban, je vous dis non. Je vous mets en garde contre cette illusion. Je ne parle pas au nom de mon expérience personnelle. Elle n’a aucune valeur. Je parle avec le recul de l’histoire. Jamais, dans aucune partie du monde, sur aucun continent, dans aucune patrie, un Tribunal pénal, international de surcroît, n’a amorcé le moindre mouvement de paix.
La justice est une fonction importante de l’humanité. Elle est la première vertu sociale. Mais la justice des hommes est toujours une justice déléguée. Les juges de la terre ne peuvent rendre leur décision qu’au nom de …., au nom de Dieu, au nom du Roi, au nom du peuple…, au nom de qui vont statuer, enquêter, juger, absoudre ou condamner, les juges du Tribunal pénal international » ? Au nom de la communauté internationale ? Mais, elle n’existe pas, cette communauté internationale. Personne n’y possède l’attribut essentiel de la Justice, qui est la Souveraineté. Quelle procédure s’applique ? Quelles lois seront reconnues comme réglant la compétence, la recevabilité des preuves, l’échelle des sanctions ? qui, en définitive, reconnaîtra l’autorité de la chose jugée par le Tribunal ?
Il n’y a pas de décision de justice qui ne fasse des mécontents. Un droit d’appel sera-t-il inscrit ? Devant qui ? Et un recours en cassation ? Et, éventuellement, le droit de gracier ? Même quand existent toutes ces sécurités, nous savons combien l’injustice peut demeurer, et, lorsque ces recours sont exclus, en reste-t-il d’autres que celui de la force, de la révolte, de la guerre ?
Les audiences sont obligatoirement publiques. Forum et Jus. C’est la règle première. Dans les comptes-rendus emplissant les journaux, les radios, les télévisions, les conversations, les souvenirs des souffrances ravivent les plaies. Dans une nation aussi prompte aux débats, aussi enflammée dans ses opinions et imprévisible dans ses changements, le danger se multiplie des incompréhensions mutuelles, des polémiques, des injustices privées, bref de la domination du démon de la division.
Un tribunal pénal international, c’est aussi, bien sûr, la signature de l’aveu qu’un tribunal national ne serait pas en mesure de juger sereinement ; que donc, il n’y a plus de souveraineté, et que celle-ci n’est même plus envisageable. C’est le commencement de l’internationalisation officielle du Liban, terre mise à la disposition de l’inorganisation des nations désunies.
Je me garderai bien de dire où est le chemin vers la paix, sur un plan politique. Je ne le sais pas. Toute opinion serait donc inutile ou malfaisante, mais ce qui m’apparaît certain, d’une certitude vérifiée par vingt cinq siècles d’histoire, c’est que ce n’est pas la constitution d’un Tribunal pénal international qui entamera ce chemin.
La voix de la paix, dans l’histoire, a toujours été double. Elle nécessite la force – une force victorieuse – et la douceur, qui est le pardon. Le pardon sans la force est une attitude personnelle qui conduit à la sainteté et fait rayonner autour de celui qui la pratique, une lumière pacifique. Mais l’échelle individuelle n’est pas celle de la nation. Le pardon désarme la haine. Il n’arrête pas la prolifération des porteurs de mort. A leur égard, il faut le rempart et la force des armes. Cette force, pour être pacifique, doit s’exercer avec sévérité, mais sans une aucune haine ni désir de vengeance. Et, une fois qu’elle a vaincu, elle doit désarmer, chez ses propres amis, ce désir de vengeance qui se cache sous l’appel à la justice.
Aristote note que la Cité d’Athènes a écrit dans sa Constitution « L’accord se fit sous l’archontat d’Euclide aux conditions suivantes :
6. « nul n’aura le droit de reprocher le passé à personne ».
Il avait fallu, bien sûr, qu’auparavant Euclide imposait son autorité. Le besoin du Liban n’est pas celui d’un Tribunal, encore moins international. Les juges rendent la justice sous la protection de la force. Sans elle, ils ne peuvent rien. Et, trop souvent, pour ne pas dire tout le temps, ils sont dépendants de cette force. La justice est un instrument du maintien de l’ordre et de la paix, quand les autres conditions de cet ordre et de cette paix : la force publique, la loi, sont établies. A elle seule, la justice est incapable de créer ces conditions, et, quand ces conditions n’existent pas, loin d’apaiser le désordre, le tribunal en accroît l’intensité.
Il faut commencer par le commencement, qui est le politique, et non le judiciaire, le national et non l’international.
Cela dit, il est évident que les Libanais ne sont en rien responsables de cette illusion. Cette illusion, c’est précisément « la communauté internationale » qui l’entretient. Or qui est « la communauté internationale » dans ce pays si proche d’Israël, sinon les Etats-Unis d’Amérique ? Le goût des tribunaux est d’ailleurs consubstantiel à leur politique étrangère. Il faut que le déploiement de la puissance pour la satisfaction des besoins matériels de l’Empire soit habillée « des oripeaux du droit ». Le loup dévore l’agneau parce que telle est la loi de la force, mais il a besoin que l’agneau, en plus, soit coupable. Le procès est nécessaire, non à la justice, mais à la digestion du loup. Parfois, cela ne réunit pas, l’Irak nous le montre. Il n’empêche qu’on a essayé. Je sais, Sadam Hussein n’était pas un agneau .. mais peut-être était-il l’âne, en tout cas ce n’était pas lui le lion, face aux américains.
Faute de savoir instaurer la paix, la « communauté internationale » fait un Tribunal. Cela occupera quelques fonctionnaires, justifiera la présence, permettra d’attendre …
Attendre quoi ?
Les Libanais attendent. Ils ne savent quoi, ni qui, mais ils attendent celui ou ceux qui leur enverra « le Prince de la paix ». « L’espérance est notre instrument de travail quotidien » m’a dit un de leurs plus émouvants poètes.
L’espérance, c’est autre chose qu’un Tribunal international, et, concrètement, c’est le secret de la vie. Le même poète, qui est aussi prêtre, et même monseigneur, a écrit « la paix par le pardon ». Espérance et pardon, la voie est sûre. Restent les armes. « Il nous faudrait un saint qui réussisse… » fait dire à Jeanne, avant son départ de Domrémy, Charles Péguy.
Un saint qui remporte aussi des victoires temporelles, c’est un truc de français, … et donc, aussi, de libanais.
Jacques Tremolet de Villers
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