
Des personnalités militaires de haut rang des trois armées s'expriment dans une tribune du "Figaro" sur les résultats du livre blanc. Leurs inquiétudes semblent fondées et nous reproduisons l'article du quotidien que vous pouvez consulter en suivant ce lien.
Une critique qui nous semble très équilibrée et très réaliste. Dans notre information précédente nous nous inquiétions de l'emprise "des égoïsmes politiques et militaires" auxquels il faut bien entendu ajouter le fameux lobby des industriels.
Livre blanc sur la défense : une espérance déçue
Par le groupe «Surcouf»
18/06/2008 | Mise à jour : 18:26 |
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Un
groupe d'officiers généraux et supérieurs des trois armées terre, air,
mer , tenu à l'anonymat, commente le livre blanc sur la défense et la
sécurité nationale présenté le 17 juin par le président de la
République.
Les éléments de la
nouvelle politique de défense qui viennent d'être rendus publics ont
été, ce qui est bien normal, présentés par leurs auteurs d'une manière
très encourageante. La réalité est quelque peu différente. Personne ne
peut, ou ne souhaite, à l'intérieur des armées, mettre en cause les
choix politiques du jour. D'abord, ils sont incontestables par nature.
Ensuite, le souhait du président de la République, chef des armées, est
de disposer d'un instrument militaire plus efficace pour un moindre
coût ; de raisonner en termes d'efficacité et non d'équipements de
prestige ; de faire preuve de réalisme quant aux menaces ; et enfin de
ne se laisser arrêter par aucun a priori dogmatique. Ce souhait ne peut
rencontrer que l'approbation de tous ceux qui ont fait le choix de la
carrière des armes et qui ont souffert, ces dernières années, de
l'immobilisme des institutions de défense. Et, dirions-nous, plus que
l'approbation, le désir, avec volonté et discipline, de faire passer ce
souhait dans la réalité. La vérité oblige à dire, cependant,
qu'au-delà des déclarations, la volonté présidentielle a été largement
dénaturée par ceux, politiques, militaires ou personnalités qualifiées,
qui avaient la charge de la mettre en œuvre. Voici pourquoi. Dès
avant l'élection présidentielle et comme le président de la République
l'avait bien vu, le système militaire français était à bout de souffle. En
termes, tout d'abord, de capacités opérationnelles réelles : à cause du
choix dicté par les groupes de pression de programmes d'équipement,
sans considération particulière pour les nécessités nées de la réalité
des engagements (cela aboutit, par exemple et dès cette année, à une
rupture de la capacité de transport aérien stratégique, ce qui est à
tout le moins regrettable pour une armée très engagée à l'extérieur) ;
à cause de l'interdiction faite par les autorités politiques de
l'époque à l'état-major des armées de poursuivre une véritable «étude
capacitaire», qui eût révélé que, comme de nombreuses fois au cours de
notre histoire militaire, une conception de la défense centrée sur les
«programmes d'équipement» aboutissait à une dépense publique
considérable pour une utilité opérationnelle faible ; avec en
résultante, une «impasse financière» mettant en cause la crédibilité
même du gouvernement dans son exécution des lois de programmation
militaire. Ensuite, en termes de choix des engagements, la
situation n'était pas plus satisfaisante. L'absence de critères
politico-militaires d'intervention, le flou des priorités géopolitiques
(Afrique), l'absence de gestion des engagements dans le temps (Kosovo)
aboutissaient à un saupoudrage de forces dicté par les habitudes du
passé et la logique moutonnière de la participation obligatoire («il
faut en être»). Il en résultait un rythme d'emploi soutenu,
indifférencié, affectant des unités aux équipements vieillissants,
dégradant leur niveau de préparation opérationnelle. Et, dans l'autre
sens, alors que les menaces terroristes prenaient plus d'ampleur, le
gouvernement comme les armées se refusaient même à penser l'action
militaire sur le territoire national, à partir d'un contrat
opérationnel distinct (à la notable exception de l'action de l'État en
mer). Enfin, en termes d'organisation, la situation était
marquée par une grande confusion. Les choix d'interventions étaient
opaques, ne donnant lieu à aucun débat, notamment parlementaire, à
l'extérieur du cercle présidentiel, ce qui, les phénomènes de cour et
les ambitions personnelles aidant, n'était certes pas un facteur de
qualité des analyses préalables à la décision. La nouvelle définition
des pouvoirs du chef d'état-major des armées n'avait entraîné aucune
véritable réflexion, fondée sur la subsidiarité, entre la logique
interarmées et la logique de milieu, notamment pour le soutien. Les
organisations militaires restaient lourdes, «doublonnantes», peu
centrées sur l'opérationnel. Les désignations aux postes les plus
importants étaient délibérées entre militaires sur le fondement des
couleurs d'uniforme, dans le cadre d'un «troc» presque permanent,
aboutissant d'ailleurs à une durée d'exercice des responsabilités
abusivement courte. La procédure de choix des programmes d'équipement,
entre la direction générale pour l'armement (DGA) et les états-majors,
était caractérisée par l'opacité et le conflit d'intérêt (le «service
aux industriels») aboutissant à la dérive de coûts opaques, non
maîtrisés, et à l'inadaptation des équipements. C'est dire si le
début du quinquennat avait fait naître les plus grands espoirs. Il est
malheureusement probable aujourd'hui qu'ils seront déçus. Tout d'abord,
les instances de la décision n'ont pas fonctionné de manière
satisfaisante, la mission budgétaire de la révision générale des
politiques publiques (RGPP) ayant prévalu, y compris en termes
calendaires, sur la mission conceptuelle du livre blanc. Quant à cette
dernière, la sous-représentation des militaires compétents n'a pas
permis d'y effectuer un travail réaliste, ce que ses conclusions
montrent à l'évidence. L'ampleur enfin des conflits structurels
internes propres au ministère de la Défense n'a pas permis un travail
serein. Plusieurs points positifs sont à relever : le principe
du resserrement des implantations (dont il faudra attendre la mise en
œuvre, les militaires étant habitués à ce que les logiques politiques
locales prévalent, ce qui est le cas depuis plus de vingt ans).
L'insistance mise sur la protection «interne» de la nation elle-même,
en termes d'organisation centrale et de contrat opérationnel. La
revalorisation des fonctions de renseignement. Pour le reste, le
modèle d'analyse présenté par le livre blanc est à notre sens déficient
et, davantage, marqué par un certain amateurisme. Le livre blanc
souffre en effet d'une quadruple incohérence. Incohérence, tout
d'abord, par rapport à l'évolution générale des crises et des réponses
généralement adoptées dans le monde. Alors que les crises se
multiplient et se superposent sans se résoudre, l'Europe en général et
la France en particulier diminuent leur effort de défense au moment
même où chacun les augmente (les dépenses militaires mondiales ont
progressé de 45 % en dix ans). On ne peut certes nier la crise
budgétaire. Au moins devrait-elle donner lieu à une analyse
«priorisante» des arbitrages, entre la défense et les autres budgets,
et à l'intérieur du budget de la défense. Le livre blanc n'en fournit
pas l'armature conceptuelle, puisqu'au titre des menaces il retient à
la fois l'attentat terroriste, la guerre de haute intensité, le
désordre dans le tiers-monde et la pandémie grippale. Incohérence,
ensuite, par rapport à l'évolution de la «conflictualité», le paradigme
de la «guerre industrielle» (entre arsenaux étatiques) ayant été
remplacé par celui de la «guerre bâtarde», le plus souvent «au sein des
populations». Ce dernier exige à la fois des forces terrestres plus
nombreuses, une capacité de projection aérienne et navale plus
affirmée, une réorientation des programmes en conséquence. Ces choix
ont été faits par les Britanniques voici plus de cinq ans. Nous en
sommes, nous, à la diminution des effectifs de l'armée de terre et au
«report» de la décision de construire le deuxième porte-avions, qui
signe une rupture capacitaire majeure. Notre incapacité à sortir de la
«réduction homothétique», faute d'une véritable analyse que le livre
blanc ne fournit pas, conduit le modèle 2008 à n'être que la version
dégradée du modèle 1996, lui-même version amoindrie du modèle 1989.
Autant dire qu'aucun choix sérieux, hors celui, purement budgétaire,
d'une réduction proportionnelle, n'aura été fait depuis vingt ans. Sous
ce rapport, la nouvelle orientation en faveur du satellitaire ou la
création d'un «commandement interarmées de l'espace» font figure de
gadgets, lorsqu'on connaît les besoins réels et actuels des armées. Non
que de telles mesures soient en elles-mêmes absurdes. Mais elles ne
pourraient valoir que si elles procédaient d'une véritable analyse
doctrinale et pratique de la «conflictualité», fondée sur les exemples
nombreux que présente l'actualité, du Proche-Orient à l'Asie centrale.
Cette analyse est absente du livre blanc. Les «avancées» qu'il présente
(satellites, etc.) ressemblent à des lubies parce qu'elles ne sont pas
sérieusement argumentées en termes d'arbitrage (alors qu'on voit les
intérêts industriels qu'elles servent). Une réduction prévisible et
sans imagination du format des armées, à peine compensée par
d'hypothétiques innovations technologiques et organisationnelles : il y
a comme une imposture à présenter ces résultats comme un progrès dans
l'efficacité de l'instrument militaire. Incohérence, en
troisième lieu, par rapport à la volonté politique affichée à juste
titre par le chef de l'État. Nous revenons dans l'Otan, avec une
capacité militaire affaiblie, et tout en y revendiquant des postes de
commandement. Nous prétendons faire de la politique européenne de
sécurité et de défense (PESD) un dossier majeur du renforcement de la
défense européenne sous présidence française, et nous baissons la garde
au moment où nous souhaitons entraîner nos partenaires vers un
renforcement de la défense européenne. Mais surtout, nous abandonnons
aux Britanniques le leadership militaire européen, alors que nous
connaissons la nature particulière de leurs relations avec les
États-Unis. La France jouera désormais dans la division de l'Italie. Il
est inutile de se payer de mots. Incohérence, en quatrième lieu,
par rapport à la seule certitude que nous ayons : celle de nous engager
vingt fois en Afrique dans les années qui viennent, pour y éviter des
catastrophes humanitaires ou assurer l'évacuation de nos
ressortissants. Si nous pouvons le faire aujourd'hui, c'est parce que
notre réseau de bases nous confère une efficacité d'autant plus unique
que l'ensemble des pays africains refuse le déploiement de l'US african
command (commandement américain en Afrique) sur le sol africain. Pour
gagner, et ceci est révélateur de la méthode retenue, 3 000 postes
budgétaires, nous affaiblissons de manière définitive notre
positionnement, avec ce paradoxe que nos abandons vont conduire
mécaniquement à un accroissement du nombre de crises que nous ne
pourrons plus prévenir et dans lesquelles nous ne pourrons intervenir
qu'à un coût incomparablement plus élevé. En contrepartie, les
structures administratives intermédiaires des états-majors n'ont pas
été touchées par l'exercice RGPP, alors qu'elles représentaient un
gisement d'économies d'au moins le double. Quant aux «bases de
défense», il ne s'agira, faute de crédits budgétaires pour de vrais
investissements d'infrastructure, que de circonscriptions
administratives de mutualisation de certaines dépenses mineures
(habillement, restauration, etc.), entraînant simplement la création
d'un maillage administratif supplémentaire. La mise en regard de ces
deux éléments permet de mesurer le caractère de trompe-l'œil des
mesures présentées ces jours-ci. Le propos de cet article n'est
pas de présenter le modèle qu'une réflexion plus avisée, et plus
conforme aux volontés du chef de l'État, aurait permis d'élaborer. Nous
voulons simplement souligner qu'une grande dépense d'énergie
intellectuelle a simplement abouti à une réduction homothétique du
format des armées. Au mieux, nous serons mieux renseignés, mais nous
pourrons moins agir. Il eût fallu, au contraire, mieux définir les
ambitions militaires de la France, puis ses priorités géostratégiques,
y compris en termes concrets, en désignant les théâtres utiles ; en
déduire un modèle pour notre armée et ses équipements, sans se refuser
à porter le fer dans l'organisation militaire ou dans celle de la DGA ;
ne pas s'illusionner sur les bénéfices à attendre de la «mutualisation
des soutiens», dans un domaine où l'expérience (notamment britannique)
enseigne qu'elle ne peut concerner que des secteurs de second ordre, la
«logique de milieu» continuant de gouverner l'entretien des équipements
majeurs. Pour ne l'avoir pas fait, les autorités de la défense ont
laissé passer l'occasion historique que leur présentaient les
circonstances et que justifiaient les ambitions du chef de l'État. Le
reste est affaire de communication politique, qui ne saurait masquer la
réalité d'un véritable déclassement militaire de notre pays, dans un
monde bien plus dangereux qu'hier.
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