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Monseigneur Michel CHAFIK YOUSSEF est recteur de la mission copte catholique de Paris Notre Dame d’Egypte.
En tant qu’arabe vivant en France, les récents vingt jours de « violences urbaines » dans les banlieues peuplées d’immigrés, souvent d’origine musulmane, ont suscité en lui une douloureuse inquiétude que nous avons voulu écouter. "La France Catholique"
Il y a plus d’un mois de cela, nos banlieues s’embrasaient. Dans un premier temps, certains, parmi lesquels le Premier ministre, osèrent mettre en cause les intégristes musulmans.
Très vite pourtant, la pensée dominante commença à enfiler les clichés. Il ne fut plus question de salafistes mais encore et encore, des «jeunes», que l’on pria les imams de bien vouloir calmer, en un de ces singuliers retournements dialectiques dont l’Histoire est coutumière.
Les « jeunes », le mot, vague à souhait, est le parfait exemple de ce qui fait le malheur de la France : l’incapacité à voir la vérité, à nommer ses maux. Regardez-les, le soir venu, descendre de leurs tours pour brûler, sous le regard des télévisions, les biens de leurs voisins, les équipements de la collectivité. Ils ont la peau plus foncée, la prunelle plus sombre que les Français d’origine. Cela je peux le dire, nonobstant l’injonction du politiquement correct, car ma peau comme la leur à la couleur de l’ambre.
Sur les causes de leur révolte, chacun s’interroge. Sont évoqués, le chômage, les mauvaises conditions de logement et, plus profondément, l’absence de repères.
- De repères familiaux : dans le choc de l’émigration, les familles ont éclaté et les enfants privés d’autorité ont grandi sans se construire.
- de repères nationaux : que sont-ils ? Français ? Maghrébins ? Africains ?
Leurs cartes d’identité indiquent certes, qu’ils sont Français mais on ne devient que ce que l’on désire, très profondément. Alors comment pourraient-ils se reconnaître français quand ils méprisent leurs pays ? Un pays, où, grâce aux aides sociales, leurs parents jouissent pourtant, sinon du bien être, du moins du minimum vital qui, dans leur terre d’origine, leur faisait défaut. Sans parler de la liberté qui, confisquée là-bas, se conjugue ici sous toutes ses formes.
- de repères moraux : la chose est si vraie qu’ils passent à l’acte sans même sans rendre compte. Ils cassent, saccagent et brutalisent sans éprouver jamais l’ombre d’un remord. A longueur d’année, l’opinion éclairée leur répète qu’ils sont malheureux, ce qui est vrai, que le malheur excuse tout, ce qui est faux.
- de repères identitaires : faute de savoir qui ils sont vraiment, sous-prolétaires ici, étrangers là-bas, ils se construisent une personnalité décalée dont ils trouvent les oripeaux dans le vestiaire des damnés de la terre.
Des Etats-Unis au Royaume-Uni ou à la France, l’intégrisme musulman est l’asile de ceux qui n’ont pas pu s’intégrer. Les Renseignements Généraux mettent hors de cause une action concertée lors de ces 20 jours de décembre ; soit mais le climat de rancœur, les prêches extrémistes, les propos vengeurs tenus depuis des années …. Qui les a tenus, entretenus ? Et quelle influence ont-ils eu sur la généralisation d’un certain vocabulaire, propre à justifier des comportements, des réactions de mépris et de violence ? Mais comme la classe politique ne veut rien voir, rien entendre et rien comprendre, elle invente une nouvelle variante de l’exception française, sous la forme de l’islam de France que l’on dote au forceps, d’une institution représentative (ce qu’elle est effectivement dans ses divisions !). Le malheur est qu’il n’y a pas d’islam de France qui échapperait à la Loi commune de l’ouma, il n’y a que des musulmans de France que l’on s’efforce, à grands renforts de tartufferie, de nommer « jeunes », « habitants des cités », « exclus », tout sauf musulmans de France, ce qu’ils sont pourtant pour une bonne part .
Alors, ultime paradoxe, eux qui n’ont rient, en enfants gâtés de la République, ils exigent tout sans rien donner en retour. Quel épouvantable gâchis ! Est-il encore temps de les éduquer, de les conduire hors des ténèbres de la violence, vers plus d’humanité ?
Toute la France est au chevet de sa banlieue souffrante. Politiques, sociologues et intellectuels débattent indéfiniment et l’homme de la rue lui-même, vient donner son point de vue.
Comme tant d’autres, j’ai été le spectateur anonyme et désolé de ces débordements qui ont réveillé en moi un écho particulier.
Je conjugue, comme beaucoup d’émeutiers, les nationalités. Je suis Français et Egyptien. Français et Arabe, pour dire les choses simplement. Je sais, pour l’avoir moi-même éprouvé, dans mon pays natal où les coptes ne représentent que 10 % de la population, ce qu’appartenir à une minorité veut dire.
Dans l’Egypte de mon enfance pourtant, musulmans et non musulmans cohabitaient heureusement […] et puis imperceptiblement, les choses ont changé avec l’arrivée des fondamentalistes […] Désormais les enfants ne jouent plus ensemble, les adultes s’évitent et, de part et d’autre, règne la suspicion […] Oui, j’ai mal à mon pays natal au sujet duquel on pourrait écrire, sans grand risque d’erreur, la chronique d’une guerre civile annoncée. Et j’ai peur pour mon pays d’accueil. J’y discerne avec effroi, les signes discrets, ténus, anodins en apparence, que je n’avais su voir en Egypte ; des signes avant-coureurs de la dramatique dérive orchestrée de main de maître par l’islam radical.
Revenons-en à nos jeunes. Abandonnés, sans boussole ni parole à la croisée des chemins, ils sont une proie offerte. De cette jeunesse à la dérive, les islamistes s’apprêtent à faire, comme en Egypte, leur cheval de Troie. Dans leur entreprise, ils disposent de trois sésames : l’origine, la langue et la loi. Ils viennent de l’ailleurs, un jardin tout droit sorti des « Mille et une nuits », comme un paradis mystérieusement rattaché aux origines fantasmées. Ils parlent l’arabe, la langue refuge contre les oreilles indiscrètes, celles du défi lancé à l’intégration républicaine, celle de la révolte contre l’école, les autorités, l’iniquité du système.
Ils invoquent la Charia, la loi des vainqueurs, par delà les vicissitudes historiques et sociales, la loi d’inspiration divine, pour cette raison placée bien au-delà des commandements de la République, d’où vient tout le mal.
Les mosquées se multiplient. La presse, la radio et surtout la télévision leur ouvrent un espace de communication privilégiée. L’islam jouit d’une écoute médiatique exceptionnelle et ne rencontre, lors de ses interventions, que peu de contradicteurs.
Souffrant d’un complexe de culpabilité, né du transfert opéré par Bourdieu, du prolétaire vers l’immigré, du marxisme vers le droit-de-l’hommisme, l’élite de la République se tait, lorsqu’elle n’approuve pas ce qui, pourtant, devrait la révulser. Si sourcilleuse d’ordinaire, quand il s’agit du respect de la laïcité, voici qu’elle laisse les imams lancer des fatwa sur les semeurs de trouble. L’intention certes est louable mais le terme, inacceptable, est révélateur de la difficulté pour les musulmans de séparer le religieux du politique. L’islam est en effet une religion globalisante ce qui n’est pas, comme en témoignent bien des dérives mises en exergue par le rapport Stasi, sans danger pour la France.
Voilà pourquoi je viens, avec un grand respect, lui parler de notre histoire. Lui rappeler qu’il existe aussi une chrétienté arabe ; que celle-ci, bien souvent, a été contrainte à l’exil par les exactions des fondamentalistes […] Ne vous méprenez pas, je n’accuse pas la France, si généreuse pour les immigrés qu’elle accueille sur son sol, abrite dans ses logements sociaux, soigne dans ses hôpitaux et éduque dans ses écoles. Non. Je voudrais seulement qu’elle se souvienne de nous, les chrétiens d’Orient et que, de temps en temps, elle nous donne la parole. Nous pourrions l’accompagner dans son dialogue avec l’islam
D’abord parce que nous partageons, avec les musulmans, une même langue, une même culture, une même histoire. Comme eux, et même plus qu’eux, nous sommes des Arabes, puisque Mohamet n’étant né qu’en 641, nous étions là avant […] Nous avons l’expérience de quatorze siècles de coexistence. Quatorze siècles durant lesquels nous avons partagé dans la convivialité le pain et le sel. Ensuite, parce que nous connaissons bien les sources de l’islam et l’état de la pensée musulmane contemporaine. A l’école, à l’université nous avons étudié les textes coraniques et nous sommes au fait de l’évolution des mentalités actuelles, qu’avec une attention inquiète, nous suivons à travers la presse et les médias. Enfin, parce qu’à notre arrivée dans l’Hexagone, nous avons été confrontés aux mêmes problèmes. Comme les musulmans, nous vivons notre foi comme l’expression collective de notre identité communautaire et nous avons dû, nous aussi, nous adapter, au sein de la République laïque, à une conception privatisée de la croyance.
Nous avons donc pour vocation d’être un pont entre l’Orient et l’Occident , entre le christianisme et l’islam, d’aider à nouer le beau dialogue que les extrémistes des deux camps tentent d’interdire […] Mais la reconnaissance, l’acceptation mutuelle, la convivialité n’impliquent pas que l’on sacrifie quoi que ce soit de son identité propre. Bien au contraire. Pour dialoguer avec l’autre, il faut avoir un soi. Seules des cultures vivantes, conscientes de leurs origines et attachées à leur foi peuvent supporter le choc de la confrontation.
Si les Français veulent devenir pour les musulmans qui vivent sur leur territoire des interlocuteurs respectés, ils doivent non pas gommer mais revisiter leur héritage chrétien, sans oblitérer ce qui les différencie.
Entre le dogmatisme de la vérité unique prônée par les fondamentalistes et le syncrétisme inconsistant qui ne convient qu’aux indifférents, la porte est étroite. Elle mène toutefois qui sait la pousser, à la rencontre. Unique alternative à l’apocalypse promise par Huntington, entre des hommes issus de cultures différentes, pourtant rattachés au même tronc.
Article France Catholique n° 3 006
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